l’Humanité des débats. Jaurès
Une théodicée qui engage l’oeuvre
Par Jordi Blanc, philosophe et éditeur
L’oubli de la pensée philosophique de Jaurès : son second assassinat. Après la parution de son Cours de philosophie (1), il est plus que temps de faire reconnaître à Jaurès un statut de philosophe à part entière. Et de montrer comment, à l’inverse de la captation marxiste dont il a été victime au cours de ces cinquante dernières années, elle éclaire d’un jour nouveau son action et son oeuvre.
De sa pensée métaphysique, il n’a été question que deux fois : une fois de son vivant, lors de la première communion de sa fille Madeleine en 1901 qui lui valut une comparution devant les instances du comité général du Parti socialiste, et une fois bien après sa mort, en 1960, suite à la parution d’extraits de son inédit sur la Question religieuse et le socialisme dans l’Express, avec en couverture ce titre retentissant : « Jaurès : Dieu », qui provoqua quelques remous dans la sacristie jaurésienne.
Cet oubli serait-il dû, comme l’affirmait Madeleine Rebérioux, au caractère « fort traditionnel » de son cours, et à sa pensée philosophique « si conventionnelle à tant d’égards », à sa thèse qui ne révélerait « pas une philosophie particulièrement neuve et audacieuse » ? Ou bien à ce que, sous la plume de l’ardent défenseur de la laïcité qu’il a toujours été - mais statufié, panthéonisé, et objet de multiples récupérations partisanes -, sa liberté de pensée dérangeait et dérange toujours par son contenu explicitement théologique ?
Théocentrique, sa thèse détonne : c’est l’oeuvre la plus mystique de la philosophie française depuis Malebranche, une théodicée, au sens de Leibniz, c’est-à-dire une justification de Dieu par le monde et du monde par Dieu. En rien une oeuvre de jeunesse, comme on l’a prétendu. Un texte qui engage toute son oeuvre et toute son action, comme il l’a affirmé si nettement et si fermement lui-même en 1910 à la tribune de la Chambre, dans une profession de foi à laquelle rien ne le forçait mais qui, au beau milieu de son plus célèbre discours sur la laïcité, lui permettait de prendre à contre-pied ses adversaires cléricaux qui l’interrompaient en l’accusant de porter atteinte à la morale, à la foi et à l’Église. Il les renvoie au Dieu de sa thèse : vous affirmez votre croyance en Dieu, c’est ce que, pour ma part, j’ai déjà fait depuis longtemps - et je n’en renie rien : « Voulez-vous me permettre de vous dire toute ma pensée ? Je vous la dis sans embarras : je ne suis pas de ceux que le mot Dieu effraie. J’ai, il y a vingt ans, écrit sur la nature et Dieu et sur leurs rapports, et sur le sens religieux du monde et de la vie, un livre dont je ne désavoue pas une ligne, qui est resté la substance de ma pensée. Au risque de vous surprendre, je vous dirai que j’en ai fait il y a peu de temps une seconde édition, et que je n’y ai fait aucun changement. » Ce livre fondateur, cet objet philosophique non encore identifié, pouvons-nous continuer à l’ignorer ?
(1) Aux Éditions Vent Terral, 81340 Valence-d’Albigeois (35 euros).
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