l’Humanité des débats. Jaurès
Une évolution révolutionnaire
Par Charles Silvestre, journaliste, secrétaire des Amis de l’Humanité
S’il est une vertu de Jaurès qui devrait parler au monde d’aujourd’hui, à la gauche, c’est le courage. Dans sa façon de tenir tête au déchaînement nationaliste, à la veille de la guerre 1914-1918, mais plus particulièrement encore, selon moi, dès 1898, quand à l’approche des élections il veut entraîner le groupe socialiste à défendre Dreyfus. Péguy rapporte ses propos : « Les ennemis et les adversaires ne sont rien. Ce sont les amis. Ils me mangent, ils me dévorent, ils ont tous peur de n’être pas réélus. » Jaurès persiste. À Carmaux, il est battu. Guesde lui-même fera marche arrière plus tard. Pas lui. Son siège, il le retrouvera en 1902. Il me semble, aujourd’hui, que l’électoralisme - je ne dis pas le combat électoral -, c’est-à-dire le résultat dans les urnes à tout prix, le fond allégrement sacrifié à la tactique, est l’un des pires maux dont souffre la politique.
En matière de conviction, j’oserai ce raccourci : Jaurès va du centre à gauche, quand tant d’autres nous ont habitués à aller en sens inverse, de gauche à droite. Ce qui sauve Jaurès de cette pente, c’est que ses convictions ne sont pas affaire de croyance, elles se forgent dans l’épreuve, dans la confrontation sociale et morale avec le patronat et le pouvoir en place. Au départ, il est républicain, « modéré » disait-on. Carmaux l’amène à penser que la République, pour être République, sera sociale ou ne sera pas. Découvrant, avec l’affaire Dreyfus, le mensonge d’État, il le dénonce, lui qui, comme personne, a le respect des institutions républicaines. Pour la laïcité, il est républicain avec Viviani, Clemenceau, mais il les combat quand ils réprimeront les grèves. « Vous étiez alors au centre », lui lance un député. Il lui rétorque : « Vous êtes assez jeune pour faire le chemin que j’ai fait. » Ne faut-il pas alors s’interroger sur ce phénomène qui fait que, même lorsque le pouvoir change de mains, le rouage l’emporte sur l’engagement, la connivence sur la sincérité, l’exigence des puissants sur les attentes des faibles ?
J’ai été surpris d’entendre, un matin, sur France Inter, Vincent Peillon, un responsable socialiste, affirmer que Jaurès n’était pas collectiviste. C’était trop dire ou pas assez. Jaurès, au congrès socialiste de Toulouse, en 1908, est très net : « Le socialisme, dit-il, c’est la substitution totale de la propriété sociale à la propriété capitaliste. » C’est la façon « sociale » d’y parvenir qui, dans la démarche de Jaurès, est complexe et pleine d’enseignements. Tout est fondé, chez lui, sur la coopération volontaire et consciente des travailleurs. Dans l’Humanité, en 1912, il défend les services publics comme apprentissage de la gestion du bien collectif. Il a en vue, déjà, une Sécurité sociale. Le socialisme se construit, selon lui, dans le combat permanent, fort de ses acquis, de ses expériences, de ses victoires, de ses défaites, sans oublier le but. Sans doute y a-t-il du flou dans ces constructions, mais une « méthode » est indiquée. Rien ne prouve, à observer le monde d’aujourd’hui, qu’elle ne retrouve pas une actualité.
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