l’Humanité des débats. Jaurès
Un Jaurès pour tous
Par Jean-Pierre Rioux, historien (*).
Le XXIe siècle s’avère si nouveau et si déroutant qu’en apparence Jaurès n’a plus guère à nous dire. Pourtant, tout statufié et panthéonisé qu’il soit, le philosophe et le politique méritent plus que jamais un détour, une lecture, une réflexion civique et morale, et même - et surtout, peut-être - chez ceux qui aujourd’hui désespèrent de la politique, ou désespèrent tout court. Car Jaurès crie des soucis et des espoirs de vérité toujours aussi mobilisateurs que le respect de soi et de chacun, l’amour de la petite et de la grande patrie, le sens de la réalité du monde sensible, l’espoir d’un au-delà, le refus d’un monde « désenchanté ». Le dernier point est sans doute le plus difficile à admettre, au moins à gauche. Mais tout montre que Jaurès n’a jamais été ni un matérialiste, ni un scientiste, ni un laïque figé, ni un juriste sec : la question métaphysique est restée tout au long son « arrière-pensée », et il l’a fichée au plus vif et au plus intime de ses réflexions sur la démocratie et sur l’art, toujours à réinventer, de vivre ensemble en tricotant et retricotant le lien social.
Souci du vrai et respect des convictions de chacun l’ont, aussi bien, éloigné des petits chefs et des caporaux, des idéologues en chambre et des apologistes de cette violenceguerrière et sociale qu’il a récusée jusqu’au bout. Sa République n’est pas que l’État, elle embrasse aussi la commune, l’association, la mutuelle, la solidarité. Elle protège l’individu, elle l’éduque et elle l’élève, jusqu’à en faire une personne. Son socialisme n’est pas une idéologie étatique. Son engagement n’est pas un embrigadement, ni même une militance unilatérale. Car le monde nouveau auquel il aspire ne sera jamais « une tutelle nouvelle ou d’intellectuels ou de bureaucrates ». Son patriotisme, solidement inscrit dans son Tarn natal dont il parle si volontiers la langue d’oc, n’est jamais réducteur ou vindicatif. Tout au contraire, il déborde vers l’horizon européen et international, il participe au concert des peuples à libérer sur toute la planète. Son socialisme, si soucieux de comprendre le réel, n’a jamais déserté la vie.
Il nous laisse, en fait, un testament en forme de conseil pressant : restez intraitables sur le principe de liberté et ne construisez rien sans morale. Dès 1885, au tout début de son engagement, il s’écriait déjà : « Si nous ne pouvions pas marcher et chanter et délirer même sous les cieux, respirer les larges souffles et cueillir les fleurs du hasard, nous reculerions. » Et dès 1891, dans la Question religieuse et le socialisme, un texte qu’il ne publiera pas mais qui avait tout dit, il avait donné son sens de la marche : « Même si les socialistes éteignent un moment toutes les étoiles du ciel, je veux marcher avec eux dans le chemin sombre qui mène à la justice, étincelle divine, qui suffira à rallumer tous les soleils. » Son socialisme sera « le rendez-vous de tous les rêves de justice ». Et même d’une justice « étincelle divine ».
C’est dans cet esprit-là qu’il s’agit sans doute de lire, enfin, aujourd’hui, un Jaurès rallumeur de tous les soleils.
(*) Dernier ouvrage paru : Jean Jaurès - Rallumer tous les soleils. Éditions Omnibus, 2006.
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