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International - Article paru le 11 décembre 2007 dans l'Humanité

Kadhafi : de drôles de raisons d’État

Diplomatie . Au-delà de la cacophonie gouvernementale, Paris joue, comme Washington, la carte de la normalisation avec Tripoli, pour des raisons tant commerciales que stratégiques.

Le guide de la Djamahiriyya arabe libyenne, Muammar Kadhafi, est arrivé hier après-midi pour une visite officielle de cinq jours à Paris. Accueilli par la ministre de l’Intérieur, Michèle Alliot-Marie - en l’absence de Bernard Kouchner, « par un heureux hasard » en déplacement à Bruxelles -, le dirigeant libyen devait être reçu à dîner à l’Élysée par Nicolas Sarkozy avec lequel il aura eu au préalable un premier entretien.

Accusé de vouloir utiliser « la France comme un paillasson » par la secrétaire d’État aux Droits de l’homme, Rama Yade, qui toutefois ne trouvait un peu plus tard rien à redire à sa visite, sauf qu’elle interfère avec « la Journée internationale des droits de l’homme », le dirigeant libyen est accompagné par un vacarme médiatique qui n’est certes pas pour lui déplaire. Notons au passage que personne parmi ceux qui ici et là crient au scandale n’a jugé utile de condamner les projets de ventes d’armes à la Libye (lire également ci-contre).

Mais, ne nous y trompons pas, ce bruit cacophonique est aussi le bienvenu pour l’équipe Sarkozy, jouant tout à la fois l’apparent désordre et le véritable partage des rôles, pour masquer les vrais enjeux politiques et stratégiques de l’« opération Kadhafi », dont la dernière étape avait été entamée en juillet dernier par la libération des infirmières bulgares et du médecin palestinien.

l’hégémonie

des « marchés »

La relance spectaculaire des relations franco-libyennes se situe avant tout dans l’alignement de Paris sur la stratégie états-unienne de remodelage du monde afin de préserver et d’étendre l’hégémonie des « marchés » des pays dominants sur les ressources énergétiques. La démarche s’accommode de celle de la Maison-Blanche, au point même de la compléter car le « pragmatisme » des affaires, si cher à l’Élysée, recommande à la France d’agir ainsi en étroite relation avec son grand allié.

Ce n’est sans doute pas un hasard que, mercredi dernier, Georges W. Bush a adressé un message de voeux - à l’occasion de la fête musulmane de l’Aïd-el-Adha qui ne sera célébrée que le 20 décembre - à Muammar Kadhafi, dans lequel le président états-unien s’est empressé d’affirmer qu’il souhaitait exprimer « à son excellence son souhait de travailler ensemble pour réaliser la liberté et la paix dans toutes les régions du monde ».

Effectivement, la Libye est devenue un maillon essentiel de la stratégie US en Méditerranée, en Afrique et au Proche-Orient. C’est dès 2002 que Kadhafi - considéré à l’époque comme le chef d’un « État voyou » - avait repris langue avec le monde anglo-saxon, via le premier ministre britannique.

un retour à la « respectabilité »

Le 19 décembre 2003 le dirigeant libyen devait frapper un grand coup en annonçant vouloir se débarrasser définitivement des armes de destruction massive en sa possession. En réalité il s’agit de quelques SCUD, de 10 000 centrifugeuses nucléaires (encore emballées) fournies par le Pakistan, de deux tonnes d’hexafluoride d’uranium légèrement enrichi et de plus de deux tonnes de gaz moutarde. Immédiatement qualifiée de « courageuse » par Tony Blair et de « sage et responsable » par Bush, cette décision ouvre la voie au retour à la « respectabilité » (selon l’expression de Nicolas Sarkozy).

Le 10 juillet dernier, soit deux jours avant le verdict de la Cour suprême jugeant l’appel des infirmières bulgares et du médecin palestinien et - surtout - deux semaines avant la visite du président français à Tripoli, W. Bush donne son feu vert à ce déplacement : « Nous avons déjà accompli beaucoup pour le rétablissement des relations […] », écrit-il à Kadhafi.

Dans la foulée, Nicolas Sarkozy annonce, le 25 juillet, qu’il souhaite lancer une « coopération tous azimuts, dans tous les domaines » avec la Libye, devenue un « acteur stratégique » du pourtour méditerranéen. En jeu : les projets de vente à la Libye d’Airbus, de chasseurs-bombardiers Rafale, de missiles Milan et autres gadgets mortifères ainsi que d’une centrale nucléaire civile, projets qui doivent être confirmés cette semaine.

En d’autres termes, il ne saurait exister d’autres moyens, aux yeux de la droite française, pour faire des affaires que de « jouer dans la cour des grands » - en l’occurrence celle des États-Unis. Quitte à prêter la main au projet bushien de « Grand Moyen-Orient », dont on voit quotidiennement les sanglants ravages, tout en maintenant autant que possible la prébende de la Françafrique ou en développant des projets d’intégrations euro-africains parallèles, afin d’en tirer quelques bénéfices pour le compte des « investisseurs français » face à la « menace » chinoise et indienne…

Ce n’est sans doute pas non plus un hasard si George W. Bush vient d’annoncer un voyage l’an prochain en Afrique où il est à la recherche d’un pays acceptant d’héberger le commandement central US pour le continent (Africom). Une installation qui permettrait aux forces d’intervention US - et pourquoi pas, un jour futur, de l’OTAN avec en sein la France réintégrée - de se déployer. Ajoutons à cela que Paris a demandé à Tripoli de sous-traiter le refoulement à partir du sol libyen des migrants « clandestins » de la misère africains ; des dizaines de milliers d’entre eux ont déjà été expulsés, sans que Mme Rama Yade n’y trouve à redire…

On est donc aux antipodes d’une véritable politique étrangère française indépendante. Quoi qu’on en dise, cette visite ne contribuera pas à son rayonnement et son influence dans le monde arabe et encore moins à une paix véritable au Moyen-Orient.

Michel Muller

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Tag(s) : #Monde
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