La construction des difficultés scolaires
Comprendre l’échec scolaire. Élèves en difficulté et dispositifs pédagogiques,
par Stéphane Bonnéry. Éditions La Dispute, 2007, 224 pages, 20 euros.
Comprendre l’échec scolaire est d’une nécessité criante tant il est onéreux socialement, et subjectivement pour les élèves d’origine populaire qui en sont les principales victimes. Aussi l’immense mérite du travail de Stéphane Bonnéry est-il de nous permettre d’aller loin dans la compréhension des processus qui sont à l’oeuvre dans la production de cet échec, en nous montrant ce qui se passe là où cela se joue fondamentalement, c’est-à-dire dans les classes (ici de CM2 et de 6e).
Qu’il s’agisse de l’apprentissage du schéma électrique, de la notion d’aire, de la respiration, de la carte de géographie, des vertébrés ou du conte, nous sommes conviés à suivre comment se construit pour les élèves concernés l’impossibilité d’accéder à la compréhension des objets d’étude. Cette plongée dans la façon dont les élèves s’y prennent pour essayer de répondre positivement aux attentes de l’école est passionnante et terriblement instructive des difficultés induites par la conception même des séances d’apprentissage, contre lesquelles leur intelligence vient buter. Ce détour par l’observation fine des processus par lesquels ces élèves s’installent dans des postures inadéquates aux exigences intellectuelles des savoirs nous renvoie donc plus fondamentalement aux dispositifs pédagogiques mis en oeuvre, sur lesquels repose la responsabilité objective de l’échec. Une responsabilité qui, faut-il le préciser, ne saurait conduire pour l’auteur à la moindre accusation culpabilisante des enseignants.
Centré sur la nécessaire démocratisation, son objectif est d’interroger les conceptions pédagogiques dominantes aujourd’hui, qui entendent rompre avec les anciennes, moins « libérales », ce qui l’amène à développer l’idée qu’à l’insu même des enseignants ces conceptions à strates multiples les conduisent à penser leur pédagogie en prenant pour référence implicite et exclusive les ressources intellectuelles des enfants des milieux cultivés. La nécessité de transmettre aux autres les moyens de s’approprier ces ressources se trouve alors de fait oubliée. Ainsi, en supposant acquises chez tous les dispositions qu’elle s’abstient de construire, « l’école prend une part très active à la formation de la difficulté scolaire », une difficulté scolaire qui finit le plus souvent par se déplacer vers la relation pédagogique mouvementée, la résistance passive, voire l’escalade conflictuelle.
L’ouvrage débouche sur des axes de réflexion essentiels pour les transformations nécessaires des dispositifs pédagogiques. Les enseignants sont au coeur d’une contradiction majeure : participer à la reproduction des inégalités sociales en sélectionnant malgré eux les élèves qui sont d’avance en phase avec la culture scolaire, et se faire les garants d’un service public d’éducation censé enseigner un corps de savoirs communs à toute une génération. La question de l’école et des pratiques est donc aussi une question politique pour les enseignants : agir pour une réelle démocratisation implique une réflexion de fond collective devant déboucher sur une transformation des pratiques d’enseignement permettant de faire réussir aussi ceux « qui n’ont que l’école pour comprendre l’école ».
D’un enjeu particulièrement fort, ce riche travail s’inscrit au coeur des activités de formation et de réflexion des enseignants, dans les IUFM et bien sûr ailleurs.
Janine Reichstadt, professeure de philosophie
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