Nicolas Sarkozy impopulaire en Algérie
Alger, envoyé spécial.
« Je le déteste », tonne Kahina (30 ans), enseignante de français dans un collège d’Alger. « Je n’ai pas oublié sa fameuse phrase comme quoi "la France n’a pas à rougir de ce qu’elle a fait en Algérie". Il a usé d’un ton hautain et méprisant à notre égard. Je n’attends rien de lui… » La visite de Nicolas Sarkozy en Algérie, dans un contexte de tensions récurrentes entre Alger et Paris, ne laisse pas les Algériens indifférents. Jamais un chef d’État français n’a provoqué autant de marques d’hostilité. Rares sont ceux qui veulent lui accorder le bénéfice du doute. Comme rares sont ceux qui ont approuvé les propos du ministre des Moudjahidin, Mohamed Chérif Abbès. « Une intervention stupide et condamnable », affirme le journaliste Zoubir Souissi, l’une des plus anciennes plumes de la presse algérienne. « Quant à Sarkozy, c’est un président contre-nature », assure-t-il. « Comparativement à Mitterrand ou Chirac, sans parler de de Gaulle, ce monsieur ne fait pas le poids. S’exprimer comme il l’a fait sur les banlieues, c’est regrettable pour l’image de la France. Je pense qu’il est raciste. Normal, me dira-t-on, de la part d’un produit du grand capital. Reste qu’on est en train de se fourvoyer. Je ne vois pas ce qu’on peut gagner avec ce monsieur, même si on est condamné à parler de relations entre les deux pays », ajoute-t-il.
« Ça me rappelle la visite de Giscard d’Estaing en 1975. C’était aussi chaud », fait observer Ouadi Boussad, patron de la Librairie des Beaux-Arts, dans le centre-ville. « Cette polémique me met mal à l’aise, confesse-t-il. Les idées auxquelles j’adhère ne s’expriment pas. Les Algériens n’arrivent pas à se libérer intellectuellement. De quoi parle-t-on au juste ? On réagit comme si on venait d’obtenir notre indépendance ! » Et il conclut : « Enrico Macias, parlons-en, l’antisémitisme, parlons-en aussi, le passé colonial, parlons-en sereinement… N’attendons pas que France 2 ou Arte fasse un documentaire sur la guerre d’Algérie pour après s’en offusquer. Et cela parce qu’on est incapable d’aborder notre passé. Sarkozy est un homme de droite. C’est après tout le choix d’une majorité de Français. Concernant le passé colonial, que peut-on attendre de lui ? Il faut plutôt discuter du contenu de sa visite, des rapports avec ce pays, sans faire une croix sur le passé. »
Assis à une table de ce bistrot d’Alger, Amar, membre du Mouvement démocratique social (MDS) et militant de la société civile, ne mâche pas ses mots : « Sarkozy passe son temps à se moquer de nous et à nous insulter. L’ADN, son discours de Dakar, les aspects positifs de la colonisation, la racaille des banlieues, et j’en passe… En matière d’investissements directs, ce n’est pas sérieux. L’Algérie est le premier marché automobile du Maghreb, mais c’est au Maroc que Renault choisi d’installer des usines ! Et avec ça, il dit venir "en ami". Il nous prend pour qui ? » Plus nuancé, Sid-Ali Sekhri, patron de la Librairie des Millefeuilles, estime qu’il ne sert à rien de « jeter de l’huile sur le feu » : « Certes Sarkozy est un homme de droite qui n’a pas connu la guerre d’Algérie. Personne ne lui demande de faire acte de repentance, mais de reconnaître les crimes innommables perpétrés par le système colonial. Après on pourrait discuter sereinement de coopération et d’affaires, car la conjoncture s’y prête… » Ahmed Ancer, journaliste et un des fondateurs d’El Watan, ne semble guère étonné par cette polémique : « Les Algériens ne l’aiment pas. Non pas parce que Sarkozy est de droite - Chirac l’est aussi - mais parce qu’il développe un discours sur l’immigration qui choque. Quand il dit, par exemple, "je viens prendre les meilleurs d’entre vous et pas le reste", ça ne passe pas car c’est une démarche raciste. Les plus jeunes le lui feraient savoir s’il s’aventurait à serrer des mains dans la rue. Sur le plan économique, indique-t-il, la France est en train de marquer le pas en Algérie. Avec l’Allemagne ça passe mieux. Considérer l’Algérie comme un simple marché de consommateurs et invoquer n’importe quel prétexte - la sécurité, par exemple - pour ne pas investir dans des projets durables, c’est inacceptable ! Et ne parlons pas du reste : le passé colonial, sa position sur la question du Sahara occidental… Sur tous ces dossiers il est indéfendable. » Quant à l’homme de la rue, il n’en pense pas moins. Contrairement à Jacques Chirac, qui a été chaleureusement accueilli, Nicolas Sarkozy devra faire « plus » pour « gagner plus » de sympathie auprès du plus grand nombre.
Hassane Zerrouky
/image%2F0551212%2F20170620%2Fob_74cedc_bandeau-pcf.jpg)