Good Bye de Gaulle
Washington, envoyé spécial.
Tout a été fait pour que la visite du président Sarkozy à Washington, aujourd’hui et demain, consacre la réorientation atlantiste de la politique extérieure de la France. Du côté de l’Oncle Sam les petits plats ont été mis dans les grands. Le chef de l’État français sera reçu ce soir en grande pompe à la Maison-Blanche et il pourra prononcer demain un discours sous la célèbre coupole du capitole devant le Congrès (sénat et chambre des représentants réunis). « Un insigne honneur », réservé à une poignée de chefs d’État amis des États-Unis, fait-on remarquer dans les rangs de la délégation française.
On n’a pas lésiné sur les actes symboliques d’un déplacement d’abord « politique », insiste-t-on dans l’entourage du président, en faisant remarquer que les chefs d’entreprise qui accompagnent Nicolas Sarkozy dans son périple ont été placés, cette fois, hors de la visite officielle. Pas question de brouiller le message - les classiques opérations de VRP en faveur des grands groupes hexagonaux devront passer au second plan -, car c’est « l’excellence » des relations politiques franco-états-uniennes et le retour en force d’un axe Paris-Washington qui seront célébrés.
Décidément virtuose dans l’usurpation des grands personnages de l’histoire, le président appellera, cette fois, à maintes reprises Lafayette en renfort. La rhétorique grandiloquente annoncée devrait servir à mieux clore un cycle de la diplomatie française : fini la proclamation d’indépendance (de la France), le souci affirmé - si ce n’était actif - d’un monde multipolaire et le mauvais souvenir de la brouille provoquée par le discours de Dominique de Villepin, condamnant, en 2003 - devant l’ONU, l’irréparable que s’apprêtait à commettre - Washington en Irak. Good bye de Gaulle.
des actes symboliques forts
La consécration de ce tournant politique a été préparée d’arrache-pied durant ces cinq premiers mois de la présidence sarkozienne. Avec des actes symboliques forts. Comme la nomination de Bernard Kouchner, le seul dirigeant politique français à avoir approuvé l’invasion de l’Irak, ou ces agapes présidentielles, cet été, autour du barbecue de la famille Bush.
Plus fondamentalement, les axes de cette nouvelle diplomatie intégrant toujours davantage Paris à un dispositif occidental piloté par Washington avaient été livrés lors du discours du chef de l’État devant les ambassadeurs, à la fin du mois d’août, confortés, quelques semaines plus tard, à l’occasion de son intervention devant l’assemblée générale des Nations Unies, à New York.
Sur toute une série de grands dossiers, Paris partage, accompagne, appuie la position de Washington. La lutte antiterroriste devient ainsi pour les deux capitales un des piliers de la politique de défense et de sécurité, prétexte à de nouvelles augmentations des dépenses militaires. Dans un monde où les formidables déséquilibres qui alimentent la violence sont présentés comme une fatalité, quitte à faire la part belle à la thèse du « choc des civilisations ».
Dans un registre voisin la volonté est désormais commune de transformer l’OTAN en force de police mondiale. Paris n’a plus d’objection pour être de ce projet lancé par Washington et veut réintégrer pleinement l’Alliance (voir page suivante).
Au Proche-Orient la mutation de la politique extérieure française est encore plus spectaculaire : fini la posture particulière de Paris à l’égard de la question palestinienne et du monde arabe. À la Maison-Blanche on a fait connaître explicitement sa satisfaction sur ce point. Et on annonce, de part et d’autre, des approches très voisines sur le conflit israélo-palestinien comme sur la crise libanaise.
Sur le nucléaire iranien qui devrait prendre « une bonne place » dans les entretiens au sommet, le porte-parole de l’Élysée, David Martinon, ajoute même : « Nous travaillons main dans la main avec les États-Unis ». La révision de l’attitude française
qui privilégiait un règlement - négocié, cherchant à impulser une - différence d’approche européenne sur ce dossier, est ainsi confirmée. Elle laisse place à une sorte de front commun autour de l’idée d’un renforcement des sanctions contre Téhéran. Quitte à se placer dans la perspective d’une démarche unilatérale si Moscou ou Pékin continuaient à refuser de suivre l’axe occidental.
L’option laisse la voie ouverte à des frappes militaires in fine qui seraient aussi désastreuses pour les équilibres déjà si malmenés de la région qu’injustifiées, eu égard à la véritable réalité de la menace, aux yeux même des inspecteurs de l’AIEA.
Devant le Congrès, à majorité démocrate depuis un an, Nicolas Sarkozy ne devrait pas rencontrer de fortes objections au repositionnement français sur l’Iran. En dépit d’une opinion publique états-unienne plus que rétive à une nouvelle aventure militaire et d’un mouvement antiguerre toujours très mobilisé, comme on l’a vu dans les manifestations très fréquentées du week-end dernier, les deux poids lourds de l’opposition démocrate dans la course à la présidentielle, Hilary Clinton comme Barack Obama, adoptent en effet une démarche très voisine de celle de l’actuelle administration sur la question iranienne.
Pour ne pas passer pour le nouveau caniche de la Maison-Blanche (selon le sobriquet attribué, en son temps, par une partie de la presse britannique à Tony Blair), il faudra donc que Nicolas Sarkozy fasse entendre une petite musique différente sur d’autres sujets.
L’invasion de l’Irak que la France continue de considérer comme « une erreur » pourrait être de ceux-là. Tout comme la lutte contre le réchauffement climatique. Le président français devrait aussi mettre ces thèmes en exergue pour donner l’illusion d’un rapprochement qui ne s’apparenterait pas à un alignement total. « On est d’une même famille. C’est ça qui importe. Même si parfois, comme dans toute famille, il y a des désaccords », avait-il déclaré lors de ses vacances dans le New Hampshire. Autrement dit : la France a l’ambition de jouer un grand rôle de… vassal dans le monde.
Bruno Odent
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