Editorial par Maurice Ulrich
Sabre de bois
Peut-être faudrait-il, en s’y prenant en douceur, prévenir Nicolas Sarkozy. Non, George W. Bush n’est pas et ne sera jamais l’un des grands dirigeants dont pourrait rêver la planète. En tout cas, s’il n’est pas encore out, il n’est certainement plus in. chef de l’État sera-t-il l’un des derniers au monde à s’en apercevoir ? Se faire adouber par lui, c’est l’être par un sabre en bois.
L’Amérique est une grande nation, d’un dynamisme et d’une créativité à maints égards remarquables. C’est, constitutionnellement - moins dans les faits -, une grande démocratie. Mais la « passion américaine » du président de la République française a quelque chose de compulsif. On se souvient de sa première visite à George W. Bush au cours de laquelle il s’était donné l’air du second de la classe qui fayote auprès du maître pour devenir le premier, comme de ses vacances luxueuses avec barbecue chez les Bush. Cette nouvelle visite, commencée hier, se veut totalement politique. Il s’agit très clairement de signifier à la France et un peu aux Américains, dont on peut pourtant parier qu’ils ne s’en préoccupent guère, qu’une page est tournée, de De Gaulle à Dominique de Villepin intervenant à l’ONU, contre la guerre en Irak. Petit doigt sur la couture du pantalon dans l’OTAN. Mano à mano sur le nucléaire iranien avec les dangers que cela comporte. Souvenons-nous de l’assurance à ce propos de l’atlantiste Bernard Kouchner voici quelques semaines, répondant à un journaliste : « La guerre, monsieur, la guerre ! »
Étrange démarche tout de même et drôle de contretemps quand l’opinion américaine doute comme jamais de l’acharnement de son président dans sa politique irakienne, quand le Congrès lui dispute de nouveaux crédits, quand l’image des États-Unis dans le monde n’est déjà plus ce qu’elle fut après l’effondrement de l’URSS et que le monde unipolaire, sous leur direction, semble déjà derrière nous, quoi qu’il en soit de leur puissance économique et militaire comme de leurs rhizomatiques réseaux d’influence. Qui pourrait croire encore que les États-Unis et George W. Bush emmènent le monde entier vers des lendemains qui chantent ?
Nicolas Sarkozy lui-même n’y croit sans doute pas.
On l’espère du moins. Mais sa fascination pour le modèle américain, vu avec des Ray Ban, est ailleurs et totalement idéologique. Pour le président français c’est le symbole même d’une autre culture qui célèbre la richesse,
la réussite personnelle et occulte les solidarités. C’est un pays où semblent s’appliquer ces mots de Baudelaire : « La justice fera bien interdire les citoyens qui n’auront pas su faire fortune. » A-t-on oublié qu’il avait déjà vanté voici quelques années la « tolérance zéro à New York », laquelle avait nettoyé la ville de ses pauvres…
pour les mettre plus loin. Un bon coup de Karcher.
Ce qui l’inspire c’est une économie où la recherche du profit s’applique à l’ensemble de la société, comme à la maladie et jusqu’à la mort. Un pays sans vraie sécurité sociale, sans vrai système de retraite, où les personnes âgées modestes doivent trimer pour s’en sortir et où la pauvreté grandit en silence quand s’étale l’insolence des fortunes. Les États-Unis ne sauraient se réduire à cela. Mais n’est-ce pas cela que le chef de l’État français y cherche, alors même que ce modèle s’essouffle et que l’économie mondiale en souffre ? C’est bien la crise, là-bas, de l’immobilier, avec les terribles souffrances sociales et humaines provoquées par les subprimes, qui a déclenché une crise boursière dont nul ne peut assurer qu’elle est terminée, avec faillites en cascade et licenciements en rapport. Entre autres…
Faudrait-il rappeler au chef de l’État, courtoisement s’entend, que l’histoire politique et sociale de la France n’est pas celle des États-Unis ? À moins qu’il ne s’en aperçoive très vite.
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