« Un retour à des stéréotypes que l’on pouvait croire dépassés »
Genève,
correspondance particulière.
Que pensez-vous des termes du débat français sur le regroupement familial qui introduit des tests comme celui de l’ADN ?
Doudou Diène. Je trouve que c’est un tournant aussi grave que dangereux. Pour au moins deux raisons : premièrement, l’utilisation des tests d’ADN pour le regroupement familial est une remise en question et une régression par rapport à l’un des principes fondamentaux des droits de l’homme, qui veut que la famille ne soit plus seulement constituée sur la base des gènes mais plutôt en fonction des valeurs (d’affection, etc.) et du choix. Ensuite, établir un lien entre l’ADN et l’immigration ethnicise la question de l’immigration. On rejoint ainsi une vision qui était jusqu’ici réservée à l’extrême droite. La non-application de ces mêmes tests aux citoyens français crée clairement une situation de discrimination. Cela est grave. Et malgré les restrictions apportées par la suite au projet, j’estime qu’un tournant a été pris et une dérive amorcée qui pourrait aller bien plus loin.
Donc pour vous, le fait d’introduire des tests ADN relève d’une politique et d’une vision raciste de la société et de l’immigration ?
Doudou Diène. Pour moi, c’est la confirmation de faits que je dénonce depuis quelques années déjà dans mes rapports. D’abord, nous assistons à une instrumentalisation politique du racisme. La rhétorique raciste qui était le propre de l’extrême droite, son fonds de commerce en quelque sorte, fait désormais partie des programmes de certains partis politiques démocratiques en Europe et en France. En tant qu’intellectuel sénégalais, j’ai dénoncé cela, ainsi que l’ethnicisation de l’immigration. On voit d’ailleurs cette vision à l’oeuvre à d’autres niveaux aussi. On la retrouve aussi, par exemple, dans le discours du président Sarkozy à Dakar dans lequel il estimait que les Africains n’avaient pas encore atteint l’Histoire. Pour moi, c’est un retour en arrière, aux stéréotypes que l’on pouvait espérer croire dépassés. Et malheureusement, il y a une sorte de cohérence dans cette régression… Cela correspond à une montée du racisme chez les élites intellectuelles et politiques en France. Ce phénomène se traduit juste aujourd’hui au plan législatif.
Quel impact cela pourrait avoir sur l’Europe et la France ?
Doudou Diène. L’immigration et le regroupement familial fonctionneront et, d’après les experts, il n’y aura pas d’impact majeur. Mais le principe de ces tests génétiques, qui rappellent la pratique des nazis, introduit une différence génétique entre pays et populations dans le cadre d’un monde pourtant globalisé.
Cela attise non seulement les conflits des civilisations, mais le principe de ce contrôle génétique peut aussi, un jour, être étendu à la population française elle-même… C’est une régression aux conséquences potentiellement très dangereuses. Je crois quligne rouge est en train d’être franchie. Ce qui me réjouit, en revanche, c’est la mobilisation pour s’y opposer.
Entretien réalisé par Ramine Abadie
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