Politique
Un air d’insoumission
Le 22 octobre, date anniversaire de l’exécution par les nazis des vingt-sept martyrs de Châteaubriant, ne s’est pas déroulé selon les plans des conseillers en communication de l’Élysée. Au point que Nicolas Sarkozy a renoncé à se rendre, comme prévu, au lycée Carnot, que fréquentait l’élève Guy Môquet…
C’est en pleine campagne présidentielle que Nicolas Sarkozy - alors prompt, sur les conseils d’Henri Guaino, à émailler un discours de droite de citations détournées de Jean Jaurès et de Léon Blum - semble avoir découvert Guy Môquet. Il n’hésite pas à lire en plein meeting, devant la foule des sympathisants UMP en délire, les extraits de la lettre qu’écrivit le jeune communiste de dix-sept ans à ses parents avant d’être fusillé. Une fois investi, le nouveau président annonce que cette lettre sera lue désormais chaque année dans les établissements scolaires. Mais le jeune résistant est transformé en icone symbolisant le sens du devoir et du sacrifice, un exemple à suivre pour les jeunes générations. L’environnement historique et politique est largement occulté. La trahison des dirigeants de l’État français, qui préféraient Hitler au Front populaire, et l’engagement communiste de ce fils de cheminot et député emprisonné par le gouvernement Daladier ne sont que des contingences secondaires, c’est « le jeune Français » patriote qui est célébré.
Dans ce contexte, les controverses, les interrogations qui ont animé les discussions des enseignants soucieux de ne pas se laisser enrôler dans une opération de propagande et de brouillage étaient prévisibles. Cependant, lire ou ne pas lire la lettre de Guy Môquet n’était pas la question. En revanche, parler de la Résistance, des aspirations progressistes qui habitaient la plupart de ces combattants célèbres ou anonymes, du contenu social et démocratique du Conseil national de la Résistance - aujourd’hui renié par l’actuel gouvernement -, aborder les résistances d’aujourd’hui, aux discriminations, à la traque des enfants sans papiers, à la sélection génétique des immigrés…, c’était tout autre chose, et le pari a été gagné. Le monde de la Résistance s’est mobilisé dans toute la France, les équipes pégagogiques ont rivalisé d’idées. Comme au lycée Jean-Moulin du Blanc-Mesnil(Seine-Saint-Denis), où toute une « journée de la citoyenneté » a été organisée. Marie-George Buffet, députée de la circonscription, a invité les lycéens à s’engager : « Si Guy Môquet était vivant aujourd’hui, il serait peut-être membre du Réseau Éducation sans frontières », « Cette résistance que les vingt-sept ont menée, chacun d’entre nous peut être amené à la mener aujourd’hui, sous d’autres formes, quand nous voyons une injustice, une discrimination… » Au lycée parisien Jacques-Decour, qui porte le nom de cet enseignant communiste fusillé par les nazis au Mont-Valérien, les deux résistants ont été associés. À Vendôme (Loir-et-Cher), Michelle Bouhours, conseillère municipale communiste, a expliqué comment à l’âge de huit ans elle avait appris la mort de son cousin Guy Môquet. Ceux qui mettent en oeuvre aujourd’hui une politique éloignée des idéaux de la Résistance n’étaient pas les bienvenus : la ministre de la Justice Rachida Dati en a fait l’amère expérience à Villejuif (Val-de-Marne), et Xavier Darcos dut s’expliquer devant les militants communistes devant son lycée de Périgueux.
L’hommage officiel s’est principalement traduit par un discours de François Fillon recevant des lycéens à Matignon. Le premier ministre a salué un jeune homme qui « fit le choix de combattre au nom de la vie, dont les nazis et leurs compères vichystes méprisaient les plus hautes valeurs de justice et de fraternité ». « Il était communiste, d’autres étaient gaullistes, certains étaient de droite, d’autres de gauche, certains étaient croyants d’autres ne l’étaient pas. » Utiles précisions, qui ne sont pas sans lien avec les débats que l’initiative de Nicolas Sarkozy a provoquées. Un Nicolas Sarkozy au demeurant étrangement silencieux : absent du lycée Carnot, il s’envolait pour le Maroc bien avant la fin de cette journée particulière.
Jean-Paul Pierrot
/image%2F0551212%2F20170620%2Fob_74cedc_bandeau-pcf.jpg)