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Politique - Article paru le 22 octobre 2007 dans l'Humanité

spécial Guy Môquet

Les enseignants, l’histoire et la mémoire

Olivier Le Trocqueur,

professeur d’histoire, membre du Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire.

« En premier lieu, ce qui me pose problème n’est pas la lecture de la lettre en soi mais plutôt l’injonction du chef de l’État. Dans l’absolu, la lecture d’une telle lettre, pourquoi pas. Mais, il est spécifié aux professeurs d’histoire qu’elle devra être lue quel que soit le contexte. Il existe des commémorations. On peut proposer aux profs d’y assister et d’y emmener des élèves. Ce ne sont pas les mêmes modalités que la lecture obligatoire d’une telle lettre. Encore il y a quelques jours, le porte-parole de l’Élysée précisait que sa lecture était obligatoire au même titre que l’application des programmes. On ne consulte pas, on ne discute pas, on force. On constate "une caporalisation" du pouvoir pour reprendre les mots de Jean-Pierre Azéma. Cela pose un réel problème en dehors de la lecture ou non de la lettre.

Deuxièmement, la question de la lecture de la lettre de Guy Môquet pose celle du rapport au contexte. Pourquoi Guy Môquet et pourquoi cette lettre ? Il s’agit d’une opération de reconstruction et de contrefaçon mémorielle. On nous demande de lire une lettre comme si elle se suffisait à elle-même. C’est un adieu à sa famille et à ses amis. Il y a donc un lien au sacrifice. On sait qu’il est français et jeune. La lettre seule provoque une émotion forte autour d’un moment d’histoire abstrait. Dans un discours du 18 mars, Sarkozy dit qu’il s’agit non pas de célébrer le jeune communiste mais le jeune Français. Dans un autre discours, il insiste sur ces jeunes gens morts pour leur patrie au-delà de leurs croyances… On peut ou non être d’accord sur la conception de la patrie à partir du moment où on replace les situations dans leur contexte. Guy Môquet a été fusillé en octobre 1941 et pas en 1944. On fait comme si l’histoire de la Résistance et celle de son rapport au Parti communiste n’existaient pas. On fait comme si l’histoire se résumait à une émotion du moment avec un caractère sacré. On vide l’histoire de son sens. Il y aurait pourtant à dire sur ce qu’est un acte de résistance. Sur le sens à donner à la distribution de tracts en 1941 alors que le PC avait signé le pacte germano-soviétique. Avec la seule lecture de cette lettre, on fait croire au sacrifice de Guy Môquet. Il n’avait pas prévu de se sacrifier. Il a agi comme il lui semblait juste. Et puis, tout le monde sait que Guy Môquet ne représente en rien les valeurs de Sarkozy et qu’il y a quelque chose de calculé dans la soudaineté de la découverte de Guy Môquet. Dans son livre, Sarkozy se sert de la figure de Georges Mandel pour défendre sa position d’homme de droite décomplexé. Pourquoi n’a-t-il pas fait un hommage à Mandel, pourquoi l’a-t-il substitué par Guy Môquet ?

Parce qu’il préfère effacer la complexité de l’histoire de la collaboration, la participation de la milice et de l’État français. C’est habile car il efface toute interrogation sur les choix des uns et des autres. Il se situe dans la nation et évite ainsi de rappeler la responsabilité de l’État français dans les déportations.

Enfin, concernant le rapport civique à l’histoire, Sarkozy affiche une volonté de restaurer l’école à l’ancienne, avec une mémoire cérémonieuse et institutionnelle de la patrie. Il veut des citoyens qui se recueillent et qui obéissent au souvenir. C’est à l’opposé du travail engagé par les enseignants. Nous essayons au contraire d’engager un rapport réflexif et distancié à l’histoire. »

Frédéric Genevée,

historien, professeur d’histoire, responsable des archives du Parti communiste.

« Depuis l’ouverture des archives du PCF, il y a eu un renouvellement de la conception de l’histoire au sein du parti. Le PCF a beaucoup donné dans l’histoire officielle et souhaite, avec l’ouverture de ces archives, se positionner sur un registre pluraliste et critique. En ce qui concerne la lecture de la lettre, il me semble qu’il y a des bonnes et des mauvaises raisons de ne pas la lire. La mauvaise raison tient à la pression de l’anticommunisme Des enseignants pensent aussi qu’il ne faut pas faire de Guy Môquet un héros de la Résistance parce qu’ils considèrent à tort que le Parti communiste n’aurait commencé à résister qu’après juin 1941. Mais il y a aussi des bonnes raisons de ne pas la lire : refuser le coup médiatique de Sarkozy et de l’intrusion du pouvoir politique dans l’éducation nationale. Je pense que le débat entre l’histoire, la mémoire et le politique est nécessaire. Il est légitime que le Parti communiste s’exprime sur l’histoire. Le PCF n’est pas une entreprise historienne. Toute communauté humaine a besoin d’un rapport au passé. Mais il ne s’agit pas de conserver ce rapport sur le mode de la séparation totale entre l’activité historique et l’activité mémorielle. Car cela conduit à l’impasse. Les symboles réclament d’être construits sur le mode critique et non sur le mode religieux. L’histoire a besoin de mémoire et la mémoire a besoin d’histoire. »

Michèle Riot-Sarcey,

historienne, professeure à l’université de Paris-VIII.

« La lecture de la lettre d’adieu de Guy Môquet n’est pas une initiative qui a été prise par le Parti communiste, pourtant directement concerné par cette histoire. Accepter le principe de sa lecture me semble un piège et je ne crois pas que le PCF l’ait évité. Utiliser la lettre comme un prétexte pour restituer l’historicité et replacer le parcours des communistes est une erreur. Ce n’est pas une initiative des résistants, c’est Sarkozy !

Et Sarkozy visait à faire tomber les partis politiques dans ce piège. Il souhaitait, par cette opération, enfermer le monde résistant dans son système et annuler l’histoire de

la résistance communiste. Or l’objectif même

de l’historien consiste à restituer les enjeux du passé et à procéder à une lecture critique de la lettre. Il faut rappeler que la politique du Parti communiste était marquée par le pacte germano-soviétique et que le parti n’appelait pas officiellement à la résistance armée jusqu’en juin 1941 . Ce contexte rend l’acte de Guy Môquet d’autant plus intéressant. Il convient donc de distinguer la position du Parti communiste à l’époque de l’élan et des idées communistes.

En ce qui concerne les professeurs d’histoire, Sarkozy n’a pas à faire la moindre injonction. Si Sarkozy voudrait rétablir les valeurs patriotiques pour effacer les ambiguïtés, les professeurs, eux, s’efforcent de restituer l’historicité de cette période douloureuse et complexe. »

Propos recueillis par Ixchel Delaporte

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Tag(s) : #Politique
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