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Politique - Article paru le 22 octobre 2007 dans l'Humanité

spécial Guy Môquet

« Môquet, Guy, de Paris, communiste »

Il était le vingtième sur la liste publiée par les Allemands après l’exécution de 50 otages dont 27 à Châteaubriant. Ils avaient été choisis par Pierre Pucheu, ministre de l’Intérieur de Pétain.

Le 21 octobre 1941, Pierre Pucheu, ministre de l’Intérieur du gouvernement de Pétain, inscrit, sur la liste des otages qui vont être remis aux nazis pour exécution, le nom de Guy Môquet, un jeune homme, presque encore un gamin, de dix-sept ans. Le lendemain, au camp de Châteaubriant, les otages sont appelés un par un. Ils sont fusillés en trois fournées par 90 SS. Il faut revoir les photos du jeune homme mince et élancé, au regard lumineux, les photos de l’enfant en culotte courte et chemise blanche, pour mesurer l’ignominie du crime. « Je n’ai que mon homme, fusillez-moi à la place de ce gosse », criera une internée, Léonce Kérivel, en s’adressant au sous-lieutenant français Touya. Touya, bottes cirées et cravache, qui se flattait d’avoir fait face aux camps de Gurs et d’Argelès, aux républicains espagnols internés. Touya, à qui Jean-Pierre Timbaud, l’un des dirigeants du syndicat CGT de la métallurgie, communiste, va cracher au visage avant de monter dans le camion. Mais l’émotion qui étreint face au crime ne répond pas à une question. Quelle sorte de haine ou quelle sorte de combat guident Pucheu dans son choix ?

Il faut peut-être revenir à cette année 1936 qui voit, avec le mois de mai, la victoire du Front populaire. 7 646 voix sur 13 200 suffrages exprimés : dans le 17e arrondissement de Paris, le syndicaliste CGT des cheminots Prosper Môquet, candidat du Parti communiste, est élu. 72 députés communistes font leur entrée à l’Assemblée nationale où la gauche est majoritaire avec 378 députés. En quelques semaines, ceux que la droite appelle « les salopards en casquette » - ils sont des millions - vont entrer en grève, occuper les usines. Le 7 juin, les accords Matignon instaurent les congés payés, la semaine de 40 heures, les conventions collectives et les salaires horaires sont parfois doublés. Le patronat, ceux que l’on désigne alors comme les deux cents familles qui dirigent la France, connaît une défaite comme jamais.

Guy Môquet n’a que douze ans. Mais qui a décrété qu’à douze ans on ne comprendrait rien, quand l’histoire s’accélère ? Le gamin dont tous les témoins d’alors évoquent l’allant, la joie de vivre et la vivacité intellectuelle, accompagne son père un peu partout, dans les usines, les meetings, il est membre des Pionniers, l’organisation de jeunesse créée par le Parti communiste, comme son copain Georges Abbachi. Il faut essayer de comprendre l’esprit d’alors. Les pionniers ne partagent pas que des activités de centre aéré. Ils font la fête, participent à celles des usines, retiennent les chants de lutte, les couplets révolutionnaires, apprennent et organisent la solidarité ouvrière.

Un an plus tard, l’été du Front populaire est déjà loin et le vent se lève. En Espagne, Franco a lancé ses légions contre la république. Leurs devises sont « Vive la mort » et « À bas l’intelligence ! ». Les aviateurs italiens et allemands vont raser Guernica. À peine âgé de plus de trois ans que Guy, un jeune communiste mentira sur son âge pour rejoindre les Brigades internationales dans lesquelles se sont engagées Malraux, Hemingway… Il entrera dans l’histoire sous le nom de Colonel Fabien. Le premier qui tirera sur un officier allemand, au métro Barbès-Rochechouart, et l’un des acteurs de la libération de Paris à l’été 1944.

Georges Abbachi se souvient de l’Espagne : « On a collecté du lait, des vivres, de l’argent. Un jour Guy m’a dit qu’il fallait trouver plus d’argent. "Si on allait chez les riches", a t-il suggéré. On a fait la quête devant une église huppée du quartier des Ternes dans le 16e et on s’est fait virer à coups de pied dans le cul. Les quartiers pauvres étaient bien plus généreux. En 1937, Guy a décidé de faire un bal populaire mais il voulait que quelque chose rappelle l’Espagne. » L’affaire se montera d’autant mieux que les parents de Georges viennent d’adopter l’un des 2 000 enfants d’Espagne réfugiés dans le nord de la France, qui participera à la fête en lui donnant la couleur locale, habillé en danseur de flamenco : « Notre collecte au profit de l’Espagne a été un grand succès. » No pasaran. Mais la défaite de l’Espagne républicaine sonne comme un glas pour l’Europe. En 1938, Georges et Guy ont adhéré aux jeunesses communistes. En France, la droite et la grande bourgeoisie n’ont pas désarmé. « Mieux vaut Hitler que le Front populaire », soupire-t-on dans les salons. Mais Prosper Môquet est toujours député. Guy en est fier. Sportif, bon élève, il fréquente le lycée Carnot où se côtoient les gosses de riches et ceux des quartiers populaires. Les affrontements sont souvent vifs. Guy fait le coup de poing pour défendre un camarade victime de propos antisémites. On sait, il sait que les juifs en Allemagne sont persécutés, que l’on y brûle des livres, que l’on y emprisonne.

La signature en août 1939 du pacte germano-soviétique secoue les communistes français. Guy pense-t-il, comme nombre d’entre eux qui ne peuvent alors douter de l’URSS et de Staline, qu’il s’agit seulement de gagner du temps ? Voire que c’est la faute de la France et de l’Angleterre qui n’ont pas voulu se rapprocher de l’URSS, ce qui est du reste exact ? On sait que cette situation provoquera des errements à la direction du PCF.

Ce qui est certain en tout cas c’est que là, ceux qui n’ont jamais accepté la victoire des salopards tiennent leur revanche. En septembre le président du Conseil Daladier prend un décret qui dissout le Parti communiste. À l’Assemblée c’est un déchaînement de haine : « La propagande communiste doit être brisée, même s’il faut recourir aux lois des suspects, aux camps de concentration et de bannissement », clame le député Henri de Kérilis. Prosper Môquet va faire partie des 27 députés internés au bagne de Maison-Carrée, en Algérie. L’Humanité est interdite. En avril 1940, le décret Sérol va instaurer la peine de mort pour propagande communiste. Les élus déchus de leur mandat, les militants arrêtés se comptent par milliers. L’action clandestine devient le lot des militants et Guy Môquet, dans le 17e arrondissement, en est l’âme et le dirigeant. En juin 1940 la France est occupée. Les tracts appellent au rassemblement contre le fascisme. Ils proclament que le peuple de France ne sera jamais un « peuple d’esclaves », ils disent « À bas Hitler », « Vive la France indépendante et renaissante », « Français, résistez ». Guy rend compte de l’activité de son secteur : « Tous les soirs trois à quatre cents papillons sont collés. Les inscriptions à la craie sont en nombre innombrable. » Ils prennent des risques, manquent plusieurs fois d’être arrêtés. C’est dans ces combats à Paris que naissent les bataillons de la jeunesse, embryon des FTP. « Combattre l’occupant hitlérien était à nos yeux impérieux », témoigne Roger Trugnan, membre à cette époque de la jeunesse communiste dans le 11e arrondissement.

Guy Môquet est arrêté, le 13 octobre 1940, gare de l’Est. Le gouvernement est maintenant celui de Pétain qui va prendre aussitôt le chemin de la collaboration avec les nazis. Le jeune homme est frappé pendant plusieurs jours puis incarcéré à Fresnes. Il est maintenu en détention arbitrairement malgré une décision du tribunal de la Seine du 23 janvier 1941. On connaît la suite. Les mois de détention à Châteaubriant où presque tous les emprisonnés sont des dirigeants syndicaux, pour la plupart de la CGT, presque tous communistes. Pétain a avalisé une loi allemande qui précise que tout Français arrêté sera considéré comme otage et qu’ils devront être choisis en priorité « en raison de leurs précédentes activités communistes, de leur fonction dans l’organisation ou pour quelconque acte de leur attitude passée ».

Le 21 octobre 1941, après un attentat à Nantes qui tue le lieutenant-colonel Holtz, commandant de la place, Pierre Pucheu a devant lui une liste de deux cents noms et doit en choisir cinquante. Ministre de l’Intérieur donc, il a été administrateur des fonderies de Pont-à-Mousson, des Aciéries de Micheville, fondateur du cartel international de l’acier : c’est une des figures majeures de ce que l’on appelle le Comité des forges. En octobre 1941, le gouvernement de Pétain est déjà engagé à fond dans la collaboration. Il n’a rien à refuser aux Allemands. Pucheu ne choisit pas au hasard. Sur l’affiche allemande annonçant l’exécution des cinquante otages dont 27, donc, à Châteaubriant, à l’exception d’un seul, il est précisé, pour les trente-trois premiers noms, « communiste », et le vingtième est bien « Môquet, Guy, de Paris, communiste ».

Maurice Ulrich

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Tag(s) : #Histoire
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