spécial Guy Môquet
L’engagement de leur jeunesse
À l’aube de ce matin d’octobre 1940, aussitôt après la levée du couvre-feu, un de mes jeunes cousins arriva chez nous pour nous annoncer que son père et un autre cousin venaient d’être arrêtés par la gendarmerie française. L’un mourut plus tard au camp hitlérien de Sachsenhausen, l’autre fut fusillé à Compiègne. Ils étaient victimes de la « rafle Pucheu » (du nom du sinistre ministre de l’Intérieur de Pétain).
Je fis aussitôt à pied, comme lui mais en sens inverse, les quelques kilomètres qui nous séparaient du centre de la ville d’Elbeuf pour prévenir un de mes frères. Chez lui, je trouve la porte ouverte, le lit défait. Je crus un instant qu’il avait été arrêté lui aussi. Mais il venait d’accompagner son épouse à la maternité ! Ainsi, mon neveu, plus tard militant syndicaliste de l’usine Renault de Sandouville, est donc né le jour de la mort de Guy Môquet.
C’est dans la journée que la radio annonça l’exécution des « otages » de Châteaubriant. Très vite, il apparut que le but de cette féroce répression était loin d’être atteint. Au lieu de tarir toute action, les arrestations et les exécutions galvanisèrent l’élan de résistance, éclairèrent aux yeux d’un grand nombre le sens de l’affrontement, balayèrent généralement les effets du trouble réel qu’avait provoqué le traité germano-soviétique. Les coups étaient portés aux forces les plus déterminées, à celles qui avaient fait quelques années plus tôt la victoire du Front populaire.
Mon père était ouvrier cheminot, d’esprit révolutionnaire teinté d’anarcho-syndicalisme comme l’étaient beaucoup d’ouvriers de Haute-Normandie. Les années de mon enfance et de mon adolescence étaient celles de la crise et du chômage qui frappait l’industrie textile, de la guerre d’Espagne qui nous avait fait accueillir en notre famille deux enfants de républicains, Conchita et Gregorito, des années de Munich et du prolongement deux fois répété du service militaire de mon frère aîné, plus tard prisonnier en Allemagne. Mon enfance et mon adolescence, c’est aussi les grandes grèves et manifestations ouvrières de 1936, l’élan du Front populaire, les congés payés et les auberges de jeunesse, la grève du 30 novembre 1938 où je vis les larmes de mon père déchiré par la répression policière. C’est aussi les voyages à Paris, grâce aux facilités de transport de mon père, l’exposition de 1937 avec ses deux pavillons, soviétique et hitlérien en face-à-face, les grandes manifestations avec les drapeaux rouges et tricolores pour la première fois mêlés et les âpres discussions qui s’ensuivaient dans la famille.
En lisant le livre de Michel Etievent, je viens d’apprendre que Guy Môquet, comme moi, lisait et diffusait à l’école Mon camarade, le journal pour enfants, en quelque sorte précurseur de Vaillant. C’est donc d’un mouvement naturel que, en même temps que j’entrais à la SNCF après un concours, je rejoignais les rangs de la Jeunesse communiste dans cette région urbaine dont la situation géographique faisait qu’elle était une zone de dense occupation hitlérienne et d’activité policière intense ; par conséquent où la répression creusait les rangs, ce qui me fit accéder rapidement - peut-être trop rapidement - à des responsabilités importantes.
Ceux qui, aujourd’hui, sur un ton de mépris, contestent le sens profond et conscient de l’engagement de Guy Môquet, négligent ces données essentielles pour comprendre le comportement d’une génération. Les mêmes valeurs ont toujours surgi dans la jeunesse, dans les grandes périodes de notre histoire. Le Gavroche de Victor Hugo n’est pas seulement le personnage type du « titi » parisien. Sa lucidité, son courage, même s’il voisine parfois avec l’imprudence inconsciente, sont celles de Jeanne d’Arc, de Bara, de Viala, de Guy Môquet, de tous ceux qui, adolescents en période de bouleversements sociaux et nationaux, s’engagent totalement dans un combat pour eux vital, essentiel. Comment ne pas comprendre que, dans de telles périodes, la jeunesse ne peut prendre son sens que dans son action transformatrice.
J’ai entendu récemment un de ces grincheux qui, au nom de la lutte politique nécessaire contre le pouvoir de Sarkozy, refusent d’évoquer Guy Môquet, dire : « Mais dans sa lettre, il n’y a rien de politique. » Quelle curieuse idée appauvrissante de la politique que de refuser de considérer dans toute sa signification cette phrase courte mais riche de tout son poids : « Certes, j’aurais voulu vivre, mais ce que je souhaite de tout mon coeur, c’est que ma mort serve à quelque chose. »
/image%2F0551212%2F20170620%2Fob_74cedc_bandeau-pcf.jpg)