spécial Guy Môquet
« Dans la France attentiste, Châteaubriant a fait choc »
Le 22 octobre 1941, quand les quarante-huit otages, dont Guy Môquet, sont fusillés à Châteaubriant, Nantes, et Paris, où en étiez-vous avec la Résistance ? Pierre Sudreau. Sous-lieutenant depuis
la mobilisation fin 1939, j’étais devenu un résistant clandestin dans l’armée de l’armistice. À l’automne 1940, puis au cours de l’année 1941, nous étions, André Boyer, Gaston Defferre et moi-même, en train de constituer le réseau Brutus.
Quel écho ont eu alors ces exécutions ? Pierre Sudreau. L’effet a été double ; un sentiment d’écoeurement et une incitation à faire quelque chose. L’esprit de révolte qui était le nôtre face à l’occupant y a trouvé une confirmation. L’événement, qui a été vite connu, a produit un choc, une accélération de la prise de conscience, de l’esprit de résistance qui se développait encore lentement.
Qu’est-ce qui dominait alors ?
Pierre Sudreau. L’attentisme surtout. L’ambiance qui régnait était détestable.
Les Allemands étaient victorieux sur tous les fronts. Des Français se disaient que Pétain, un maréchal de France, héros de la guerre contre l’Allemagne, à Verdun, ne pouvait pas trahir son pays. Et, nous, les résistants, étions peu nombreux.
Dans votre allocution qui concluait, le 7 mai 1986 au Sénat, un colloque sur l’année 1941, vous dites : « Nous étions des apprentis »…
Pierre Sudreau. Il y avait de notre côté des initiatives à travers le territoire, mais pas d’organisation, comme cela viendra en 1942-1943. J’insiste, pour qu’on comprenne bien, sur l’attentisme de l’opinion. Certes, les gens étaient plutôt anti-Allemands.
Qu’est-ce qui vous permet de le dire ? On dit parfois que les gens ont été pétainistes avec Pétain et gaullistes avec de Gaulle ?
Pierre Sudreau. C’est vite dit, et je ne le crois pas. À entendre les conversations quotidiennes, l’Occupation était mal supportée. Ce n’était pas théorisé, c’était un réflexe élémentaire lié à ce que l’on appelle la mentalité populaire française. Mais, la plupart ne savaient pas comment réagir, ils étaient dépassés.
Concernant l’année 1941, vous insistez sur quatre événements dont l’enchaînement, selon vous, a sensiblement changé la situation…
Pierre Sudreau. Leur succession est significative : 22 juin, invasion de l’Union soviétique ; 22 octobre, exécutions de Châteaubriant ; début décembre, Pearl Harbor, attaque japonaise de la flotte américaine ; fin décembre, parachutage en France de Jean Moulin, qui allait devenir l’unificateur de la Résistance. Le tableau de la guerre se mettait en place.
Vous avez, alors, commencé à croire à un retournement ?
Pierre Sudreau. On en était loin encore.
La puissance militaire du Reich était terrible. Je reste persuadé que la guerre aurait pu tourner en sa faveur. Ne l’oublions pas ! Mais le climat a changé, le décor a changé. Surtout
à partir de la bataille de Stalingrad. Hitler s’imaginait que ses troupes allaient prendre Moscou comme elles avaient pris l’Ouest.
La stagnation de l’armée allemande a eu beaucoup d’effet sur l’opinion pour laquelle
la machine de guerre nazie semblait irrésistible. Les esprits ont évolué et l
de la bataille a produit, à son tour, un effet d’accélération. Il se trouve que les nouvelles du front n’étaient pas occultées puisque
la presse autorisée par Vichy suivait ce qui
se présentait comme une offensive. Puis
la succession des revers de Berlin, une fois connue, a changé la donne. Personne ne s’y attendait. Jusque-là, on était sous le coup
de la défaite française, inimaginable pour ceux qui avaient été élevés dans le culte
de la Grande Guerre des tranchées et
de la victoire de 1918. De ce recul allemand, l’opinion, assommée depuis 1939, a tiré
les conséquences.
En France, où en était la Résistance ?
Pierre Sudreau. L’arrivée de Jean Moulin était un nouveau signe de la volonté d’unir
les forces. Jusque-là, il faut bien le dire,
on souffrait de dispersion. Grâce
à cette accélération des événements,
la Résistance qui se construisait lentement, douloureusement, a connu un élan collectif.
Il a effacé les cocoricos d’un certain nombre de gens qui se prenaient pour des chefs. Ils ont dû commencer à coopérer. Nous y étions, au réseau Brutus, d’autant plus sensibles que cela correspondait à notre première idée. Dès la fin 1941, nous avions
en tête le rassemblement du monde politique, des résistants et des syndicats.
La France résistante, pour nous, c’était cela. La suite l’a confirmé, particulièrement quand le rôle de la France avec le général
de Gaulle a été mis sur la sellette par les alliés, américains et britanniques.
Dans votre allocution de clôture du colloque de 1986, vous dites des Résistants aujourd’hui : « Nous sommes des survivants, des fantômes. » Or, paradoxalement,
si l’on en croit l’actualité, la résonance officielle du nom de Guy Môquet,
on a rarement autant parlé de la Résistance. Comment l’expliquez-vous ?
Pierre Sudreau. Incontestablement, il existe une prise de conscience dont je suis, comme d’autres, témoin. Au fil des conférences
que nous faisons depuis une dizaine d’années dans les lycées, l’intérêt des jeunes gens s’est amplifié. Les événements de la Seconde Guerre mondiale ont pris de l’importance dans le monde de l’éducation, alors que
les années de l’après-1945 ont été marquées par un certain silence à cet égard. J’ai du mal à me l’expliquer.
On dit parfois que la France ayant un grand passé et un avenir incertain, le besoin de repères se fait sentir…
Pierre Sudreau. La formule est sans doute exacte. Il y a, je pense, une recherche intuitive de valeurs purement françaises. Tout
se mondialise, la Terre devient de plus
en plus petite, et se fait jour une volonté
de ne pas oublier notre histoire, de confirmer notre personnalité. Le phénomène n’est pas patriotique, il est logique. Les jeunes sont plus sensibles à cette période qu’à un passé plus lointain. La Seconde Guerre mondiale ne fait pas partie de leur quotidien,
mais de leur imaginaire.
Dans la publication économique Challenges, un homme du patronat, Denis Kessler,
dit « adieu à 1945 », signifiant par là
qu’il faut en finir avec le programme
du Conseil national de la Résistance (CNR) et avec les réformes de la Libération, attribuées à un « compromis gaullistes-communistes » ? Comment réagissez-vous, au double titre de résistant et d’ancien ministre du général de Gaulle ?
Pierre Sudreau. C’est absurde. S’attaquer aux problèmes du monde n’exige en rien de piétiner notre passé, nos acquis historiques. Les réformes de la Libération ne doivent
en aucun cas être balayées. Elles ont permis
à notre pays de connaître une situation exceptionnelle. L’esprit d’ouverture dont
a témoigné le gouvernement présidé
par le général de Gaulle a succédé
à la IIIe République dominée par l’esprit
de routine. La période 1944-1945 a été
la période d’un grand élan.
Votre discours devant l’assemblée
de résistants se conclut par un appel
quelque peu solennel à refuser
la « servitude », à « ne pas se coucher »,
à « se battre ». À quoi et à qui pensiez-vous ?
Pierre Sudreau. Je pensais au futur.
Les hommes se sont donné des moyens
de destruction effrayants, en conservant
une mentalité belliqueuse d’il y a vingt mille ans. Là encore, une prise de conscience est indispensable et vitale. Rien n’est jamais fatal. Si notre vie témoigne de quelque chose, c’est bien de cela.
(*) Pierre Sudreau est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont une autobiographie, Au-delà de toutes les frontières, aux Éditions Odile-Jacob. Les droits d’auteur sont entièrement versés à sa demande à la Fondation de la Résistance et à la Fondation pour la mémoire de la déportation.
Entretien réalisé par Charles Silvestre
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