spécial Guy Môquet
Les profs ne prennent pas Sarkozy au pied de la lettre
Faut-il lire la dernière lettre de Guy Môquet dans les lycées, aujourd’hui ? Le 15 octobre, l’Élysée a rappelé que la lecture était « obligatoire », même si les enseignants qui dérogeaient à la règle ne seront « pas sanctionnés ». Dans le BO, le bulletin officiel du ministère de l’Éducation nationale, spécialement intitulé « 22 octobre : commémoration du souvenir de Guy Môquet et de ses 26 compagnons fusillés », le ministre Xavier Darcos demande aux chefs d’établissement de « mobiliser les équipes éducatives autour de ce souvenir et de ce qu’il signifie ». Le problème, pointé par de nombreux acteurs du monde de l’éducation ? Le contexte dans lequel Guy Môquet et ses camarades militants communistes et syndicalistes ont été désignés par l’État français et exécutés par les nazis, est « volontairement oublié » par le gouvernement. Dans le BO, Xavier Darcos « vient cadrer la façon d’aborder la mémoire de Guy Môquet de manière très, très précise sur certains points inquiétants », relève Stéphane Bonnery, maître de conférences en sciences de l’éducation à l’université de Paris-VIII-Saint-Denis. Le ministre cite notamment le discours de Nicolas Sarkozy prononcé à la cascade du bois de Boulogne le 16 mai, jour de son investiture, « fait rarissime » : « Va-t-on vers un enseignement officiellement au service du pouvoir ? » s’interroge Stéphane Bonnery.
« On est dans le registre de la commémoration, de la communion d’un pays avec le président de la République. On n’est pas dans le registre de l’éducation nationale. » Le cosecrétaire général du Syndicat national des enseignements du second degré (SNES-FSU), Roland Hubert, ne mâche pas ses mots (1). Le syndicat a appelé, début octobre, « l’ensemble de la communauté éducative » à refuser de participer à « la cérémonie commandée » par Nicolas Sarkozy. Le SNES-FSU poursuit, avec des arguments pédagogiques : « Il n’est pas défendable de fonder l’enseignement sur le recours à l’émotion, ni d’obéir à une prescription du président, venant perturber une progression pédagogique construite selon une logique précise s’inscrivant dans le respect des programmes. » Sur le terrain, la consigne est passée. Aujourd’hui, nombre d’adhérents du SNES-FSU devraient « boycotter » l’initiative « sarkozyste ». « On ne fera rien le 22, lâche Pierre-Marie Ganozzi, professeur d’histoire-géographie au Raincy. Mais la lettre sera utilisée normalement, comme on le fait toujours des documents historiques à notre disposition, lorsqu’on abordera la Résistance, en première et terminale. » Jean Moignard, professeur d’histoire au lycée français de Caracas (Venezuela), a, comme ses collègues sur le territoire national, reçu la lettre du ministre. Pas de chance : son lycée est en vacances aujourd’hui, mais il livre son sentiment. « Se baser sur une lettre pour caricaturer l’histoire » revient à « remettre en question » une position prise par Jacques Chirac : « reconnaître que les choses n’étaient pas si simples, en particulier le rôle des autorités françaises »… « C’est Vichy et non les nazis qui arrête Môquet pour propagation de tracts anticapitalistes et anticolonialistes. »
Jean-Paul Blatz, professeur d’histoire et d’éducation civique, juridique et sociale, au lycée Cassin de Strasbourg, adhère complètement au mot d’ordre du SNES-FSU. « Je refuse de le faire », s’emporte-t-il, en appelant à la mémoire de « Marc Bloch, historien et professeur à l’université de Strasbourg, fusillé par les nazis le 16 juin 1944. Fidèles à l’esprit qui l’animait, nous ne pouvons que condamner l’instrumentalisation qui est faite actuellement de la lettre de Guy Môquet à des fins électoralistes ». Pour autant, pas question pour le professeur strasbourgeois d’abandonner le travail ce jour-là : « Nous rappelant la place éminente tenue par les étrangers dans la résistance au nazisme en France, nous analyserons, à partir d’articles de presse, l’attitude vis-à-vis des étrangers aujourd’hui dans notre pays » : tests ADN, fichage des enfants étrangers dans les écoles publiques, expulsions… Une problématique d’actualité, qui entre en résonance avec le thème du concours national de la Résistance de cette année, auxquels lycéens et collégiens participent : « L’aide aux personnes persécutées et pourchassées en France pendant la Seconde Guerre mondiale : une forme de résistance. »
Ailleurs, les professeurs nuancent leurs propos. Mais même le SNALC, syndicat classé à droite, émet des réserves. S’il n’appelle pas au boycott, le bureau national reconnaît n’avoir entendu « que des critiques négatives » de ses adhérents, « nombreux à refuser la lecture », selon le Figaro. Quelques initiatives restent significatives de la volonté du monde enseignant de contextualiser la demande présidentielle. Christine Rondepierre, proviseure du lycée Jean-Moulin, au Blanc-Mesnil (Seine-Saint-Denis), a beau s’accorder « sur le fond » avec les critiques syndicales, elle aurait regretté de ne pas « sauter sur l’occasion de faire de l’éducation à la citoyenneté ». « On a eu des débats entre nous depuis le début du mois de septembre, et finalement l’équipe pédagogique a décidé de faire quelque chose », confie-t-elle. Mais ici, pas de lever de drapeau, de minute de silence et de sonnerie aux morts, comme dans ce lycée de Saint-Denis de la Réunion (2). Il s’agit « moins de rendre un hommage aux personnes qu’aux combats qu’elles ont menés, qui restent d’actualité. » L’initiative menée aujourd’hui dans son établissement est une lecture intelligente de la directive ministérielle. Selon elle, « Guy Môquet mérite un hommage vivant » : un « grand forum » dans plusieurs classes, des interventions de la Ligue des droits de l’homme, du MRAP, des animations handisports, des expositions d’associations… Au-delà du débat sur « l’instrumentalisation » sarkozyste de l’événement, Christine Rondepierre estime être « tout à fait dans son rôle ». « On va faire le lien avec l’actualité sur l’immigration par exemple, en invitant RESF (Réseau Éducation sans frontières). On parlera des immigrés dans la résistance, de l’Affiche rouge… Une journée comme celle-là favorise une appréhension intelligente du monde. » Citant Lucie Aubrac, le proviseur légitime le choix de son équipe : « Résister se conjugue au présent. »
Coïncidence ? Apparemment en phase avec la regrettée résistante, le bulletin officiel de l’éducation nationale spécifie que « cette lecture pourra être confiée à tous ceux qui, résistants ou déportés, peuvent aujourd’hui encore témoigner directement des sacrifices consentis ». Au Blanc-Mesnil, outre les acteurs de « l’actualité de la Résistance », la députée de Seine-Saint-Denis et secrétaire nationale du Parti communiste, Marie-George Buffet, a été invitée à lire la dernière lettre de Guy Môquet aux élèves. Mais à quelques kilomètres de là, au Raincy, c’est le sulfureux député UMP Éric Raoult, maire de la ville, qui a décidé de la lire. Une initiative qui a du mal à passer auprès des professeurs, qui toussent à l’idée d’une « commémoration » des victimes de l’occupation nazie par un élu qui qualifie sa ville d’enclave « en territoires occupés ». Sans compter qu’un hommage à ces résistants condamnés à mort par l’État français rendu par un fervent défenseur de la peine de mort (3), « ça fait mauvais genre », commente un enseignant…
(1) Sur LCI, le 11 octobre.
(2) Rapporté par le Figaro du 15 octobre.
(3) En janvier 2007, il a signé un amendement proposé par deux députés UMP, Jacques Myard et Olivier Dassault, pour le maintien de la peine de mort « lorsque l’existence même de la nation est menacée » ou « en temps de guerre » (sic).
Grégory Marin
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