« Empêcher les gens de vivre en famille, une violence contre l’humanité »
Toulouse,
correspondant régional.
Vieillir est difficile. Vieillir, pour un immigré, après trente à quarante années de dur labeur comme ouvrier, souvent isolé et éloigné de sa famille restée au pays, l’est bien plus encore. Consacré aux difficultés économiques, sociales et de santé rencontrées par les personnes âgées issues de l’immigration, le débat organisé dimanche matin au coeur même de la place Arnaud-Bernard, à Toulouse, dans le cadre d’Origines contrôlées, revient implicitement par plusieurs intervenants sur le droit au regroupement familial.
« Alors qu’il s’agit d’un droit reconnu à tous par l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’homme, le projet de loi vise au final à limiter toujours plus sévèrement la possibilité de ces regroupements », accuse Sylvie Ensellem. Chargée d’études au CREOPS, association qui tient des permanences sociojuridiques à Marseille pour les immigrés et produit des études sur l’immigration familiale, elle assure qu’une réponse aux problèmes posés par le vieillissement des migrants serait, pour ceux qui le désirent, de faciliter la venue de leur épouse. « Ils doivent pouvoir bénéficier de regroupements tardifs », explique-t-elle, avant de qualifier d’insupportable l’empêchement de vieillir en famille là où chacun peut le désirer.
Tout aussi intolérables, aux yeux de Boualam Azahoum, militant de l’association DiverCité dans l’agglomération lyonnaise, les nouveaux obstacles placés par le projet de loi pour refuser le libre choix de mener une vie familiale en toute dignité. « Avec l’ADN et autres mesures, jusqu’où veulent-ils aller pour stigmatiser encore plus les personnes issues de l’immigration ? », interpelle-t-il, avant de se féliciter, en revanche, des réactions de la population moins indifférente que certains veulent le faire croire aux coups portés contre l’immigration. « Les gens se rendent compte que cette politique contre les immigrés s’en prend plus généralement aux plus faibles et aux plus pauvres. »
La veille au soir, sur cette même place, sur fond de musiques d’ailleurs, hommes et femmes n’hésitaient pas à exposer leur vécu personnel pour témoigner. « Nous sommes des enfants du regroupement familial » : intérimaire dans une entreprise toulousaine, Katia, la quarantaine, parle avec affection de son père arrivé en France en 1962, embauché une première fois dans les mines, puis ouvrier industriel changeant huit fois de ville au gré des embauches et des usines. De sa mère autorisée à rejoindre un an plus tard son homme épousé en Algérie. De ses sept frères et soeurs, nés en France : « On travaille tous et on paye tous des impôts… » Aujourd’hui, elle est ulcérée par les freins mis au regroupement familial. « Empêcher les gens de se retrouver en famille, c’est une violence faite à l’humanité ; interdire le droit de fonder une famille là où on travaille et où on vit ne peut qu’entraîner toute la société vers de nouveaux drames » : né au Sénégal il y a 32 ans de cela, Ibrahima est actuellement designer en aéronautique à Toulouse. En 1976, il est autorisé avec sa mère à rejoindre le père arrivé en France deux ans plus tôt. Selon lui, des règles « accompagnées de moyens de formation et d’aide pour tous les migrants » sont nécessaires « pour faciliter l’intégration », mais surtout pas « pour empêcher la constitution de familles ». Malika, enfin, présente le dossier d’un jeune marocain, lycéen à Toulouse depuis quatre ans. Ses parents récemment décédés, il vit chez un oncle qui a déposé une demande d’adoption. Demande rejetée…
Alain Raynal
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