« Une loi contraire aux valeurs traditionnelles de la France »
Ancien résistant et déporté, Stéphane Hessel a participé à la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. Depuis plus de vingt ans, ce diplomate n’a cessé de s’intéresser aux questions d’immigration et aux politiques menées en la matière.
Les parlementaires se réunissent aujourd’hui pour se mettre d’accord sur le projet de loi Hortefeux et notamment sur son amendement controversé sur les tests ADN. Comment jugez-vous cette disposition ?
Stéphane Hessel. Il ne faut pas tout résumer au seul amendement ADN, qui est une absurdité, et sera peut-être retiré, en tout cas je l’espère ardemment. Même dans sa version « édulcorée », cette disposition donne une image de la France qui n’est pas compatible avec nos valeurs traditionnelles. Mais ce n’est pas le pire dans cette loi déplorable : une nouvelle fois, on va rendre plus difficile la situation des immigrés en France ! Les obstacles mis au regroupement familial, les difficultés auxquelles sont confrontés les sans-papiers sont la marque d’une influence croissante sur notre gouvernement de la fraction de l’opinion publique, travaillée depuis des années par le Front national, qui n’a pas encore compris à quel point la France a besoin d’immigration ; à quel point elle en profite ; à quel point c’est pour elle une des composantes de sa richesse économique et culturelle.
L’inauguration en catimini de la Cité de l’immigration montre bien le peu de cas qui est fait de cette réalité. Et pourtant, les efforts de pédagogie restent à faire…
Stéphane Hessel. C’est en effet une question de pédagogie. Il faut combattre le fantasme d’une immigration qui serait dangereuse pour notre pays, parce qu’elle augmenterait le chômage - ce qui est faux - ou qu’elle diminuerait l’identité française - ce qui est absurde, car ce qui fait sa caractéristique, c’est précisément sa diversité culturelle. Une France qui ne serait composée que de Français « de souche » - si cela existe vraiment - serait une France appauvrie par rapport à l’image qu’en a le monde entier.
Quels peuvent être les dangers de cette politique ?
Stéphane Hessel. La conséquence, c’est de faire de la France un pays qui apparaîtra à l’extérieur comme xénophobe, et à l’intérieur comme voulant se protéger, se défendre contre une fraction d’elle-même qui, pourtant, fait sa richesse. Si ces lois répressives sont véritablement mises en application, des gens qui pouvaient être attirés par cette richesse se détourneront de la France. Et ce en dépit de ce que le président appelle l’« immigration choisie ». Un terme particulièrement grave, parce qu’il laisse penser que nous ne tolérons l’immigration que là où elle correspond immédiatement à nos intérêts économiques quotidiens.
En quoi le recours aux tests ADN que préconise la loi Hortefeux constitue-t-il une rupture dans la tradition française ?
Stéphane Hessel. Depuis Renan, la France s’est toujours vécue comme une nation qui n’applique pas le droit du sang mais celui des valeurs. La justification de cet amendement est de lutter contre la fraude. Or ce n’est pas la fraude qui est grave, mais le refus de laisser venir des enfants qui ne seraient pas génétiquement, parfaitement, ceux de leurs parents. Surtout alors qu’on n’a eu de cesse de rendre plus difficiles les allers et retours des immigrés. Longtemps, ces derniers étaient bien contents de pouvoir laisser leur famille dans leur pays d’origine, de travailler, et de pouvoir retourner dans ce pays. On a rendu cela impossible par la distribution quasi nulle de visas. Du coup, il n’y a plus qu’une solution pour eux, c’est de faire venir leur famille.
Vous avez été au sortir de la guerre l’un des rédacteurs de la Déclaration universelle des droits de l’homme. On s’aperçoit en relisant ce texte (1) combien les dernières lois sur l’immigration font peu de cas de ses principes fondateurs…
Stéphane Hessel. … Et notamment de son article 13 (« Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un État » ; et « Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays » - NDLR) ! Soyons justes toutefois : aucun pays dans le monde, et notamment aucun pays européen, ne respecte aujourd’hui l’ensemble de ces droits. Petit à petit, a été admise l’idée selon laquelle un pays avait le droit de défendre ses frontières contre une immigration qui serait dangereuse pour lui. Admettons. L’essentiel serait alors que les critères utilisés soient des critères humains, de générosité, conformes aux valeurs françaises traditionnelles. Et non que notre politique se durcisse sans cesse, parfois sous la pression d’autres pays européens, en ne respectant pas les critères les plus légitimes et en ne régularisant pas ceux qui doivent l’être. Tout cela constitue une grave dérive contre laquelle il est essentiel que les hommes et les femmes de gauche, ceux qui croient à une politique humaine sur l’immigration, protestent avec la plus grande véhémence.
D’autant que, désormais, la dérive que vous évoquez ne concerne pas seulement les objectifs mais également les moyens mis en oeuvre pour remplir ces objectifs : arrestations au domicile, convocations piège…
Stéphane Hessel. Ces mesures sont absolument scandaleuses. Quand un ministre ou même un président insiste pour faire du chiffre en matière d’expulsion, c’est le contraire de l’humanité. En clair, cela veut dire qu’on expulse, même si les critères d’intégration sont remplis. Et on organise des rafles, ce qui nous rappelle les plus mauvais jours de notre histoire…
Le terme de « rafle », historiquement très chargé, continue de faire polémique. En tant qu’ancien déporté, vous n’hésitez pas à l’employer…
Stéphane Hessel. C’est un mot qui a une signification très précise : cela veut dire qu’on entoure un quartier pour arrêter massivement les gens. Naturellement, ce n’est pas aujourd’hui pour les envoyer à Auschwitz ni pour les exterminer. Mais il s’agit bel et bien de rafles, dans lesquelles on ne fait plus la distinction entre ceux qui ont des raisons d’être arrêtés et les autres. Les gens sont visés uniquement sur la base de leur appartenance à un quartier, ou encore sur la base de leur faciès. On est bien là dans du racisme et de la discrimination.
(1) http://www.un.org/ french/aboutun/dudh.htm
Entretien réalisé par Alexandre Fache
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