l’Humanité des débats
La fausse équité de l’ultralibéralisme
Par José Caudron et Catherine Mills, économistes
« Alors que le débat sur les retraites était prévu début 2008, Nicolas Sarkozy et son entourage ont choisi la dramatisation, en sommant les partenaires sociaux de régler la question des régimes spéciaux en quinze jours, et en se préparant même à intervenir par décret. Ils tentent ainsi de masquer les piètres performances économiques : une croissance faible nettement inférieure aux prévisions, une baisse du chômage contestée, le pouvoir d’achat des ménages en berne… Quoi de plus pratique alors que de crier haro sur les « privilèges indignes » des régimes spéciaux ? En réalité, les « privilèges » montés en épingle résistent mal à l’analyse. Si les retraites des régimes spéciaux peuvent apparaître à certains égards plus favorables que celles du régime général, c’est surtout en raison du laminage de ces dernières à travers les réformes de 1993 et de 2003. On affirme que les problèmes de financement des régimes spéciaux pèsent sur le régime général, alors que des règles de compensation mettent également à contribution les régimes spéciaux vis-à-vis du régime général. Pour tout travailleur, du privé ou du public, ce qui importe in fine, c’est le salaire d’activité et le taux de remplacement à la retraite (le montant de la pension rapporté au dernier salaire). Ainsi, pour les roulants de la SNCF, ce taux de remplacement dépasse à peine 60 %, alors qu’il est encore de 71 % en moyenne pour les salariés du privé ayant 40 ans de cotisations. Les catégories, comme celle des conducteurs de trains qui peuvent prendre leur retraite à 50 ans ou 55 ans, n’atteignent pas souvent les 37,5 années de cotisations nécessaires pour une retraite à taux plein. En outre, la majorité des primes, comme c’est aussi le cas pour les fonctionnaires, ne sont pas incluses dans le salaire de référence…
L’acharnement contre les régimes spéciaux relève de l’anathème plutôt que de la volonté d’affronter sereinement la question du financement des retraites, puisque actuellement ceux-ci concernent moins de 5 % des retraités et dans les projections… moins de 2 % en 2030. L’allongement de la durée de cotisation de 37,5 à 40 ans dans ces régimes annonce en réalité de nouveaux durcissements pour tous : dès 2012, il faudra avoir cotisé 41 ans, puis 42 ans en 2020, peut-être ensuite les 45 ans réclamés par le MEDEF, alors qu’aujourd’hui moins d’un salarié sur deux liquidant sa retraite atteint 40 années de cotisations. Les effets d’annonces pour encourager l’emploi des seniors n’étant suivis d’aucun effet notable, on se dirige inexorablement vers un nombre croissant de retraités pauvres, notamment les femmes, y compris celles qui travaillent dans la fonction publique ou dans les entreprises publiques.
Sous couvert « d’équité », l’objectif consiste donc à organiser la régression globale des pensions. Le thème invoqué de la pénibilité au travail s’oppose à des déclarations récentes d’organismes officiels qui considèrent nécessaires de remettre en cause les seules mesures positives de la loi de 2003 (mesures dites des longues carrières et promesses de négociations sur la pénibilité) en arguant qu’elles seraient source de déséquilibres financiers excessifs des régimes de retraite ! De deux choses l’une : ou la pénibilité est abordée sérieusement et sa prise en compte aura un coût qu’il faudra assumer en passant outre au diktat du MEDEF, ou bien il ne s’agit que d’un simulacre, ce que tend à confirmer la stagnation des négociations sur cette question depuis 2003.
Le drame est que le pouvoir refuse de débattre d’un nouveau financement des retraites, et les mesures annoncées dans la loi de financement de la Sécurité sociale pour 2008 n’infléchiront pas cette tendance. Pourtant des voies alternatives existent : développer l’emploi, les salaires et la croissance réelle pour augmenter la masse des cotisations et pénaliser, par une réforme des cotisations patronales, les entreprises qui licencient ou compriment les salaires et fuient dans la croissance financière. Une nouvelle cotisation sur les revenus financiers des entreprises au même taux de cotisation pour les retraites que celui des salariés apporterait 10 milliards d’euros de recettes annuelles supplémentaires. Mais le rouleau compresseur de la pensée unique vise essentiellement la déflation des salaires et des fonds sociaux, la réduction des dépenses publiques et sociales et des emplois publics, selon une logique qui continue à miner la croissance réelle. Il est urgent d’organiser la riposte idéologique, sociale, économique à la domination des idées hyperlibérales en construisant des rassemblements pour faire monter de véritables propositions alternatives de réformes.
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