« Il y a un malaise »
Alors que, d’après l’INA’Stat, Sarkozy est bien plus présent dans les JT que son prédécesseur (au point de voir le PS interpeller le CSA sur l’omniprésence du président), demain, à 10 h 35, dans Votre télé et vous, la médiatrice de France 3, Marie-Laure Augry, disséquera ce phénomène. Avec, entre autres, le sociologue Denis Muzet.
Comment analysez-vous cette omniprésence ?
Denis Muzet. Contrairement à ses prédécesseurs, Nicolas Sarkozy est né avec la télé et a parfaitement assimilé tous les codes et ressorts du spectacle télévisuel pour accroître son emprise sur un pays et des citoyens qui passent trois heures devant leur petit écran. Il est donc indéniable qu’il y a un véritable engouement médiatique pour un président sachant se mettre en scène, étant parfaitement en phase avec le nouveau rythme médiatique, celui de l’information continue. D’où le sentiment d’avoir affaire à une véritable bombe à fragmentation médiatique.
Peut-on y résister ?
Denis Muzet. En tout cas, il ne faut pas s’attendre à ce que lui lève le pied. Il y a donc deux modes de régulation possibles. Le premier vient du public : tout un chacun peut décider, face à ce flot incessant, de le réguler. Par le « jeûne médiatique » ou en préférant au « fast news » la mise en perspective. Le second mode de régulation peut venir des médias. Car, en dernière instance, la loi de l’information, c’est la rareté, la nouveauté. Si on a l’impression qu’on ne parle plus que de Sarkozy, une certaine lassitude peut s’installer. Et l’on peut imaginer les médias recréer du manque en en parlant moins. D’autant qu’ils ont parfaitement la capacité de ne pas tout couvrir. Toutefois, cela reste difficile.
Pourquoi ?
Denis Muzet. Parce que Sarkozy et les médias, c’est un couple qui, pour l’instant, s’est parfaitement trouvé, en témoignent les chiffres de vente et d’audience. D’un point de vue médiatique, Sarkozy, ce n’est pas qu’un « hit ». C’est aussi un « bon client ». De plus - et l’invasion de l’espace public par les people tend à le prouver -, il semble que le public a de plus en plus de mal à appréhender la politique sur le fond. Et puis, lorsqu’on voit le rythme actuel de production de l’information et les contraintes économiques qui l’entourent, si l’on peut parler d’une certaine démission des journalistes, il est vrai aussi que nombre d’entre eux n’ont plus forcément les connaissances, les moyens ou même le temps de creuser une information. D’autant qu’il est de plus en plus difficile de faire la distinction - prenez Sarkozy donnant l’accolade à Angela Merkel ou se rendant à l’université d’été du MEDEF - entre information et symbole. Et toujours tentant de reprendre une formule toute faite alors que les mots sont extrêmement importants et qu’il faut sans cesse s’interroger sur leur origine.
Que pensez-vous de l’initiative d’une association « Journée sans Sarkozy » ?
Denis Muzet. À mon avis, c’est irréaliste. Voire contre-productif, puisqu’on risque, ce jour-là, d’en parler plus que d’habitude. Mais, au-delà du côté pittoresque, cette initiative vise à faire prendre conscience de l’emballement actuel et auquel chacun, de fait, contribue. In fine, il est normal qu’une société obèse d’information ait le sentiment d’en faire trop, d’être gavée. Et que cette réflexion traverse le corps journalistique est révélateur d’un malaise.
À paraître en janvier,
le Télé-Président, de Denis Muzet et François Jost.
Entretien réalisé par Sébastien Homer
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