La répression tue à Rangoun
La situation est devenue dramatique à Rangoun. Les premières charges de l’armée auraient déjà fait au moins quatre morts, dont trois moines. Un bonze a été tué par un coup de feu alors qu’il tentait de désarmer un soldat. Deux autres ont été battus à mort. La répression a fait une centaine de blessés dont 50 religieux.
Selon des témoins, de nombreux bonzes ont été malmenés par la police anti-émeute et au moins 200 ont été interpellés. Ils rapportent avoir vu un moine au corps ensanglanté être évacué à la suite d’une intervention musclée des policiers. Les premiers incidents ont été signalés vers 12 heures (heure locale, vers 7 h 30 à Paris), lorsque les forces de sécurité ont chargé quelque 700 personnes, principalement des étudiants mais aussi des religieux, qui commençaient à se rassembler non loin de la pagode Shwedagon.
le choc de la hausse des carburants
Les manifestants ont été frappés indistinctement à coups de matraques. Selon des témoins, au moins dix-sept bonzes ont été blessés. C’est de cette pagode, à laquelle l’accès a été bloqué, qu’ont débuté l’ensemble des manifestations depuis le 18 septembre. Une heure plus tard, des dizaines de milliers de personnes, dont des bonzes, se regroupaient ailleurs dans le centre-ville, tandis que des tirs de sommation retentissaient dans d’autres quartiers. En dépit de la présence de policiers et militaires armés de fusils, de matraques et de boucliers aux points névralgiques de la ville, un cortège de plusieurs milliers de moines et de militants démocrates avait pu se former tôt dans la matinée pour se diriger vers la pagode de Sule, point de ralliement de leur nouvelle manifestation. Un peu plus tard, des policiers et des soldats ont tiré en l’air et ont fait usage de gaz lacrymogènes, alors que des milliers de civils ovationnaient un millier de moines qui arrivaient.
La protestation, qui a éclaté le 19 août aprèt la hausse brutale des prix du carburant, se poursuit également dans le reste du pays. À Sittwe, sur la côte nord-ouest, une dizaine de milliers de manifestants et des centaines de moines sont ainsi descendus dans les rues hier bravant, à leur tour, l’interdiction de rassemblement.
Confrontés à une montée en puissance des manifestations - 100 000 personnes sont descendues dans les rues lundi et mardi -, les généraux ont profité de la nuit de mardi à mercredi pour annoncer par haut-parleur l’imposition d’un couvre-feu à Rangoun entre 21 heures et 5 heures. La première ville de Birmanie a aussi été placée sous un régime d’accès restreint, un statut spécial ressemblant à l’état d’urgence. Mandalay, deuxième ville du pays, située dans le centre, a fait l’objet des mêmes restrictions.
Des centaines de militaires avaient été déployés dans l’ancienne capitale dès mardi après une mise en garde des généraux, contre la poursuite du mouvement. Plus tard dans la nuit, deux personnalités soutenant le mouvement de protestation, Zaganar, le plus célèbre des comiques birmans, et Win Naing, un homme politique modéré, ont été arrêtées à leur domicile, selon leurs proches. Ces deux personnalités avaient été vues ces derniers jours à Rangoun en train d’offrir de la nourriture et de l’eau aux moines qui défilaient.
Quant à Aung San Suu Kyi, elle a été transférée à la prison Insein. Assignée jusque-là à résidence, elle avait salué dimanche les moines qui étaient parvenus à défiler devant sa maison. Son parti, la Ligue nationale pour la démocratie (LND), a aussitôt réagi hier au déclenchement de la répression en estimant que le régime militaire avait commis « une faute irréparable » en chargeant des manifestants pacifiques, dont des bonzes.
le conseil de sécurité convoqué
Le Conseil de sécurité de l’ONU a été convoqué d’urgence pour des consultations. La réunion a eu lieu hier à 20 heures (heure de Paris). L’Union européenne s’est dit prête à renforcer ses sanctions contre les autorités birmanes en cas de répression violente des manifestations. Nicolas Sarkozy, qui recevait hier soir les représentants de l’opposition birmane, devait s’exprimer dans la soirée. En attendant, la secrétaire d’État aux Droits de l’homme, Rama Yade, affirmait que la France n’excluait pas un renforcement des sanctions internationales visant le pouvoir birman, mais était hostile à un durcissement qui affecterait une population « déjà exsangue ».
Interrogée sur la présence controversée du groupe pétrolier français Total en Birmanie, Mme Yade a assuré qu’« on ne peut pas nous reprocher de ne pas avoir pris les sanctions qu’il fallait », conformément aux mesures adoptées par l’UE contre ce pays en 1996. Elle a fait part de son intention de recevoir rapidement la direction de Total « pour connaître leur position ». Bush, qui avait annoncé mardi soir à l’ONU un renforcement des sanctions américaines contre la Birmanie, a jugé « très troublantes » les informations faisant état d’une répression de la contestation en Birmanie. « Ces informations ne sont pas confirmées. Si elles sont exactes, elles sont très troublantes », a dit un porte-parole de la Maison-Blanche, Gordon Johndroe.
Dominique Bari
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