Les français font moins la grève que les autres Européens.
Par Yohooo le le 14 août 2007, 16:23 -
Dans ce billet, une Annalyse de Ian Eschstruth qui compare le nombre de grèviste en France et dans les autres pays
d'Europe.
A en croire les médias dominants, les Français sont un peuple par trop contestataire (...en particulier lorsqu’ils protestent contre les réformes néolibérales). Pour France 2, les réformes
seraient « impossibles » [1]. La France préférerait « la révolution aux réformes, la guerre sociale aux compromis », confirme Eric Le Boucher dans Le Monde [2]. Le Figaro, lui, nous affirme que
le « droit de paralyser » est une « tradition nationale » [3], une analyse confirmée par Christine Ockrent selon qui la « culture du conflit » est une « forme d’infirmité que ne partagent pas
nos voisins européens » [4]. « Nul autre pays occidental ne se comporte ainsi », répète encore Denis Jeambar dans L’Express [5]. En somme, la France serait tout le temps en grève, « bloquée »,
« paralysée ». Le pouvoir serait aux mains de « la rue »...
En compilant les résultats de sept travaux - réalisés essentiellement par des chercheurs en sciences sociales - traitant de la conflictualité dans différents pays industrialisés, nous allons
voir quel crédit l’on peut accorder à la doxa médiatique.
L’indicateur utilisé dans chacun des cas est le nombre de journées individuelles non travaillées (JINT) rapporté à 1 000 salariés. C’est l’indicateur jugé le plus pertinent à des fins
comparatistes par l’ensemble des chercheurs.
Les différents travaux ont été classés par ordre chronologique. La première étude (Sirot, 1998) porte sur 6 pays européens entre 1900 et 1970. Le graphique 1 [du document joint - ndlr] met en évidence que, durant cette longue période, la France ne s’est jamais distinguée par une activité conflictuelle
particulièrement élevée. Selon ces données, seul le Royaume-Uni aurait pu se voir attribuer le titre de « champion de la grève » pour la période 1910-1930, et l’Italie pour les décennies 1950
et 1960.
A supposer qu’il soit pertinent d’établir un classement général sur une si longue période (sept décennies), on trouve que c’est l’Italie qui est la plus conflictuelle (graphique 1bis du document joint ). Elle est suivie du Royaume-Uni. La France, quant
à elle, se place en troisième position. Son « taux de grève » est inférieur à la moyenne des six pays.
La deuxième étude (Reynaud, 1982) porte sur les années 1955 à 1977 et concerne 18 pays industrialisés. Le graphique 2 montre que l’Italie confirme son statut de « meneuse des grèves ». Les pays d’Amérique du Nord (Canada et Etats-Unis) apparaissent
également parmi les pays les plus fortement conflictuels. Comme pour la période précédente, la France se situe en dessous de la moyenne (151 JINT pour 1 000 salariés contre 229). Et elle se
classe au 10e rang sur 18.
Michel Lallement (1995) fournit des statistiques pour 18 pays durant les décennies 1970 et 1980 (graphique 3 du document joint). On retrouve là encore l’Italie en tête, toujours suivie du Canada. L’Espagne et la Grèce n’avaient pas été étudiées par les deux précédents
travaux. Elles apparaissent ici respectivement en troisième et quatrième places. Selon ces statistiques, la France occupe la 11e position ; elle est 7,6 fois moins conflictuelle que l’Italie,
3,2 fois moins que le Royaume-Uni et 1,6 fois moins que les Etats-Unis.
La quatrième étude a été menée par Maximos Aligisakis (1997). Elle porte sur la période 1970-1993 (graphique 4 du document joint). Selon le classement, la France est en 10e position sur 18. Son nombre de journées individuelles non travaillées pour 1 000 salariés est de 121
contre 317 pour l’ensemble des pays. Signalons qu’Aligisakis construit un indicateur plus complexe combinant le « taux de grévistes », le « taux de journées perdues », la « mobilisation des
grévistes » et la « détermination des grévistes ». Il lui donne le nom d’« indice général de conflictualité ». Selon cet indice, la France se retrouve en queue de peloton (au 16e rang sur
18), parmi les « pays à très faible conflictualité », aux côtés du Portugal, de la Suisse et du Luxembourg (1997, p. 96).
Les statistiques rapportées par Udo Rehfeldt (1995) concernent 15 pays industrialisés entre 1984 et 1993. Un redressement statistique a été opéré par Acrimed afin d’inclure, pour la France,
les grèves du secteur public (qui, initialement, n’avaient pas été comptabilisées). L’Hexagone occupe la 10e
place (graphique 5 du document joint ). Elle reste un pays assez peu conflictuel : plus « calme » que le Royaume-Uni, que la plupart des pays scandinaves (Norvège, Suède, Danemark) et
à peu près au même niveau que l’Allemagne.
Le dernier classement (graphique ci-dessus) compile les données de deux sources (Lecou, 2003 et Carley, 2005). Il concerne la période la plus récente (1998-2004). Pour la première fois, de
nombreux pays de l’Europe de l’Est ont été étudiés : la Hongrie, la Roumanie, la Slovénie, l’Estonie, la Pologne, la Lituanie et la Slovaquie. Ce sont des pays dans lesquels la conflictualité
est particulièrement faible. Cela explique que la France remonte dans le classement : elle est en 10e position sur 25 (donc dans la moitié qui fait le plus grève). Elle conserve malgré tout une conflictualité
inférieure à la moyenne européenne (37 JINT pour 1 000 salariés contre 43).
Après le
passage en revue de ces sept études comparatives, il est clair que la grève, qu’on s’en réjouisse ou qu’on le déplore, ne peut pas être considérée comme un « sport national français ». Tout
au long du XXe siècle, la France est globalement restée dans la moyenne basse des pays industrialisés.
Une autre conclusion qui peut être tirée de ces statistiques est que la « culture de la négociation », tant vantée par les médias, n’empêche pas, loin s’en faut, les conflits sociaux.
Le fait de négocier avant n’empêche pas de faire grève. Ainsi, le graphique 6 (ci-dessus) fait apparaître que les pays
scandinaves sont relativement conflictuels : le Danemark est en tête du classement, la Norvège est 4e et la Finlande 7e. Ainsi, la « culture de la négociation » n’implique pas forcément une «
faible intensité conflictuelle ». Et, à l’inverse, la « culture de la confrontation » (tant décriée par les médias français) n’engendre pas automatiquement une « forte intensité conflictuelle
».
Autant
d’observations qui tendent à montrer que, lorsqu’ils évoquent les grèves, les grands médias préfèrent la « culture de l’ignorance » à celle de l’exactitude.
Ian Eschstruth
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