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Société - Article paru le 14 août 2007 dans l'humanité

enquête

« Tant qu’il y a des cétacés, c’est que la planète est encore vivable »

Pour Maurizio Wurtz, professeur de biologie animale à l’université de Gênes (Italie) et spécialiste des baleines de Méditerranée, les mammifères sont de bons indicateurs écologiques. Entretien.

Le feuilleton du baleineau Désiré a ému beaucoup d’estivants sur la Côte d’Azur. Comment expliquez-vous sa dérive aussi près du rivage ? Cela témoigne-t-il d’une présence importante de baleines dans cette partie de la Méditerranée ?

Maurizio Wurtz. Il s’agissait d’un bébé rorqual de moins d’un an, ce qui est assez étonnant car, normalement, le rorqual n’abandonne jamais son petit. Il est possible que la mère ait été tuée par un bateau ou qu’elle ait eu des problèmes au moment de la naissance. Quant au jeune, il ne peut pas survivre tout seul avant d’atteindre au moins dix-huit mois. Ce qui m’a surtout surpris dans cette histoire, c’est que beaucoup de gens ont découvert qu’il y avait des baleines en Méditerranée, alors que les Romains avaient déjà dénommé la côte ligure (entre Nice et Gênes) la « costa balene » (la côte des baleines), car leurs navires commerciaux en rencontraient chaque jour.

Encore faut-il préciser de quelle « baleine » il s’agit…

Maurizio Wurtz. Effectivement, on englobe dans le terme « baleine » des animaux différents. Nous observons le plus souvent en Méditerranée le rorqual (rorqual commun et petit rorqual), qui se distingue de la baleine par le fait qu’il possède, lui, une nageoire caudale, qu’il nage très vite, jusqu’à quinze noeuds à l’heure, qu’il a une forme hydrodynamique alors que la baleine est plus « ronde » et nage lentement. Le rorqual possède aussi un pli sous la gorge parce qu’il se nourrit de façon active et non passive comme la baleine. Il a besoin d’une grande concentration de nourriture, en l’occurrence une petite crevette nommée krill, alors que la baleine absorbe du plancton, des copépodes de moins de trois millimètres, au travers de ses fanons qui peuvent atteindre cinq mètres de long. Mais tous font partie de la même et grande famille des mysticètes que l’on peut traduire, du grec ancien, comme « baleines à moustaches ». On rencontre également

en Méditerranée des cachalots qui, eux, ont des dents et se nourrissent de grands calmars et font partie des odontocètes. Le rorqual commun, Balenoptera physalus, est le deuxième plus grand animal existant sur la planète : les plus gros spécimens de Méditerranée font jusqu’à 24 mètres de long pour un poids de 70 tonnes.

Est-ce un animal sédentaire ou quitte-t-il parfois la Méditerranée ?

Maurizio Wurtz. C’est une question qui suscite encore beaucoup de débats entre scientifiques. Le rorqual est encore peu connu : on ne sait même pas précisément à quelle saison se produit le pic des naissances, on ne connaît pas précisément les mouvements de ces animaux durant l’année. Notre groupe de travail à l’université de Gênes a tout juste pu déterminer qu’une partie de la population des rorquals se trouve en mer ligure durant l’été et au début de l’automne puis migre vers le sud, plus exactement vers le canal de Sicile. Il est probable qu’ils suivent les déplacements de leur nourriture principale, une crevette du nom de Meganyctiphanes norvegica, abondante en avril dans le bassin ligure, mais qui disparaît en mai pour revenir en abondance durant le mois de juin. Il semble aussi que quelques individus passent le détroit de Gibraltar vers l’Atlantique. Pas pour rejoindre des congénères, car une étude récente a montré qu’il y avait d’importantes différences génétiques entre le rorqual de Méditerranée et celui de l’Atlantique Nord. On peut donc penser que la plupart de ces baleines considèrent

la Méditerranée comme une lagune où elles se trouvent en sécurité et où, à certaines profondeurs, la nourriture est abondante. Une mer convenable pour élever des petits. Il ne faut pas oublier que ce sont des mammifères et des animaux sociaux. Ils vivent donc en utilisant une certaine expérience, je dirais même une culture transmise de génération en génération depuis des millénaires.

Sait-on aujourd’hui combien il y a de baleines en Méditerranée ?

Maurizio Wurtz. Non, car la partie orientale de la Méditerranée est encore mal couverte par la recherche. Mais j’estime à 500 environ le nombre de rorquals en été-automne dans la zone comprise entre Gênes, le cap Corse et Monaco, qui est un lieu très spécial en matière de vents et de courants marins, un lieu d’une grande richesse océanographique puisque l’on y pêche par exemple le thon ou l’espadon, et autrefois la tortue. Par extrapolation, on pourrait estimer qu’il y a en Méditerranée entre mille et deux mille baleines. En réalité, le nombre de baleines dans un endroit semble proportionnel au nombre de chercheurs qui s’y intéressent !

Cette présence en grand nombre de la baleine, animal qui se situe au bout de la chaine alimentaire, indique-t-elle que la Méditerranée est encore une mer « propre » ?

Maurizio Wurtz. Autre question très complexe ! Premier point : l’écosystème pélagique est encore capable aujourd’hui de soutenir un animal qui bouffe chaque jour une tonne de crevettes. Ce qui veut dire, si l’on descend jusqu’au plancton, qu’une quantité gigantesque de nourriture est disponible en Méditerranée. Mais d’autre part, cette mer fermée est bordée de nombreuses activités humaines qui engendrent des pollutions dont on constate qu’elles ne sont pas sans répercussions sur les mammifères marins. Durant les années 1990, par exemple, un virus causé par une concentration élevée de PCB rejetés par un fleuve a tué des milliers de dauphins Stenella. Les métaux lourds qui se concentrent en bout de chaîne et passent d’une génération à l’autre sont aussi un grave problème, surtout pour les rorquals. Il est possible que certains mouvements de ces animaux s’expliquent par l’apparition de pollutions locales. Il ne faut donc ni dramatiser ni sous-estimer le danger, il faut rester vigilants.

Le réchauffement climatique pourrait-il avoir un impact sur la population de baleines en Méditerranée ?

Maurizio Wurtz. Le réchauffement, c’est en fait deux événements conjugués : d’abord la fin d’un cycle naturel, ce qui n’est pas nouveau depuis les 5 millions d’années d’existence de la Méditerranée. D’ailleurs, autrefois, le niveau de la Méditerranée était bien plus bas qu’aujourd’hui. Dans le même temps, nous avons une augmentation importante de l’activité humaine qui contribue à une accélération de ce processus. C’est difficile à mesurer mais nous observons déjà depuis quelque temps des modifications de courants marins ou de remontées en surface de sels minéraux qui pourraient perturber plus ou moins fortement les écosystèmes marins. La baleine pourrait être touchée non pas directement mais plutôt à cause de la raréfaction de sa nourriture, le krill, plus sensible qu’elle aux variations éventuelles de température de l’eau. A contrario, on peut dire que tant qu’il y aura des baleines en mer, l’homme pourra penser que la planète est encore vivable, car elle est un bon indicateur écologique. Lorsqu’il n’y aura plus de baleines, il faudra s’inquiéter… mais là il sera trop tard !

Entretien réalisé par P. J.

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Tag(s) : #Société
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