Monde
Gandhi, l’héritage ambigu
En ce début du XXIe siècle, l’Inde, géant démographique et économique, a été séduite par une des superproductions bolywoodiennes, Munna Bhai Lage Rao, qui met en scène un malfrat chargé de l’expropriation des - demeures vétustes de la grande cité industrielle de Bombay au profit de promoteurs véreux. Hanté par la figure de Gandhi, qu’il redécouvre presque par inadvertance, le héros est pris de remords et se range finalement aux côtés des plus démunis. Ce film a remis au goût du jour le personnage charismatique auprès de la jeunesse urbaine de l’Inde. Toutefois, c’est à une Inde rurale paupérisée par presque deux siècles de colonisation que Gandhi destinait ses derniers projets politiques. Soixante ans après l’indépendance, où en sont ceux qu’on appelle les « enfants de minuit » - comme Salman Rushdie nomme les Indiens de la génération post-indépendance ?
une des premières « stars » du monde moderne
En dehors du sous-continent, peu sont ceux qui conservent des images du 15 août 1947 en mémoire. En revanche, la figure de Gandhi reste puissamment évocatrice comme incarnation de l’Inde et de valeurs universelles de paix et de non-violence. Aux côtés de Charlie Chaplin, d’Einstein ou de Staline, il est certainement une des premières « stars » du monde moderne. Comme Romain Rolland l’a décrit, Gandhi a eu le génie d’incarner tout à la fois les valeurs de la société occidentale et celui d’unifier la nation indienne dans sa lutte pour l’indépendance. Dans une Europe sous la menace imminente d’un nouveau conflit, il représente l’espoir d’un monde aux valeurs spirituelles permettant de dépasser les contingences politiques.
En Inde, Gandhi s’avère un stratège efficace et pragmatique qui galvanise les foules et rassemble, usant de son autorité, les élites engagées dans la lutte nationaliste sous la houlette du Parti du Congrès. Il rassure les autorités britanniques, sans hésiter pour autant à mettre tout le poids de sa popularité contre ces dernières lorsqu’il le juge opportun. Les communistes indiens s’irritent parfois de ses méthodes non violentes face à une présence coloniale qui, elle, est coercitive. D’autres lui reprochent l’utilisation de la symbolique religieuse dans le combat politique. Gandhi répond à ses détracteurs que la nation indienne a besoin d’un étendard unificateur.
La figure de martyr vient consacrer celle du saint
En 1947, l’Inde indépendante apparaît comme un immense espoir pour les nations colonisées. Gandhi incarne une voie alternative aux antagonismes qui opposent un Occident colonisateur et un Orient colonisé à travers l’image d’un révolté pacifique. Bien vite cependant, Gandhi, âgé de soixante-dix-neuf ans, tombe sous les balles d’un tueur au service d’une organisation hindoue qui lui reproche d’avoir laissé l’ancien Empire britannique des Indes se diviser en deux patries distinctes sur des bases religieuses : l’Inde d’un côté, le Pakistan occidental et oriental - le Bangladesh actuel - de l’autre. La figure de martyr vient consacrer celle du saint. Et le mariage de la fille de Nehru, Indira, à Feroze Gandhi, un Parsi sans aucune relation avec le leader assassiné, allait perpétuer la légende, jusqu’à aujourd’hui.
François Carlier
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