Monde
Subprime ou subcrime ?
Le rythme des faillites immobilières aux États-Unis s’est encore accru à la fin de la semaine passée. Les malheureux propriétaires qui avaient été séduits par des prêts alléchants voient le rêve américain - la maison et son jardin - se transformer en cauchemar. Ils furent des dizaines de millions à souscrire un contrat sans qu’on leur demande de justifier leurs revenus ou d’un quelconque patrimoine. Un nouveau système (le « subprime », voir encadré) permettait ce qui pourrait bien devenir l’escroquerie du siècle.
La folie des prêts à bon marché portait en 2006 sur 605 milliards de dollars au lieu de 120 cinq années plus tôt. Les défauts de paiement de plus de deux mois avaient doublé depuis 2005. Aujourd’hui, ils atteindraient 90 milliards de dollars. En un an, trente sociétés de crédit ont mis la clé sous la porte, dont cinq ont fait banqueroute.
Au commencement, le marché des « subprimes » apparaissait très juteux pour les organismes de crédit. Les créditeurs revendaient leurs contrats sous des formes sophistiquées aux fonds de spéculation, aux fonds de pension, aux banques avides de rafler des profits qui allaient leur permettre de financer les appétits de concentration et d’achat d’insatiables grandes entreprises. Le tout était couronné politiquement par le slogan électoral de George W. Bush vantant les mérites de la « ownership society », la société des propriétaires, où chacun allait pouvoir posséder une maison. Une réforme opportune du crédit hypothécaire et la déréglementation des deux institutions nationales de prêts, Fanny Mae et Freddy Mac, encourageaient les ménages à s’endetter. Il s’agissait alors, en abandonnant les garde-fous mis en place quarante ans auparavant, de permettre un nouveau gonflement de l’endettement des ménages (à 120 % de leurs revenus en moyenne) pour doper la consommation et, artificiellement, la croissance. Le moteur de l’immobilier tournait à plein régime.
Tout allait merveilleusement bien, sauf que l’ascension vertigineuse des taux des crédits ces dernières années a bientôt contraint les propriétaires à vendre. Les taux directeurs, le prix de l’argent fixé par la Banque fédérale, ont connu dix-sept hausses successives. Les taux modifiables de contrats, masqués par les sociétés de crédit, augmentaient de quatre points au bout de deux ans, annonçant une escalade insupportable. La poursuite de l’euphorie sur les ventes garantissait un bénéfice dans la perspective d’une revente de la maison. Jusqu’en 2003, où les premiers défauts de paiement ont commencé à faire baisser le prix des maisons. Et l’année dernière, la chute est devenue telle qu’elle n’a plus permis de renégocier le crédit, avec une maison devenue invendable, même au-dessous de son prix d’achat.
Les ménages pris dans ce piège sont contraints aujourd’hui de s’exiler vers un camp de mobil-homes comme il en existe à la périphérie des villes ou de se déclarer en faillite. Les plus touchés sont les Afro-Américains et les immigrés d’Amérique latine. Quant aux sociétés de crédit, elles se retrouvent acculées à mettre la clé sous la porte.
Finis les cadeaux aux futurs propriétaires et aux investisseurs cherchant fortune à bon compte. Les prêts sont plus chers et les taux des mensualités des contrats pour ceux qui n’avaient pas besoin de recourir au « subprime » sont devenus à leur tour insupportables, pour les couches plus aisées. Ce qui concerne des centaines de millions de gens dans un pays où 1 % de la population détient un tiers de la richesse nationale.
Le scandale des « subprimes » pose une question dans un pays où tant d’organismes de contrôle étaient censés tirer le signal d’alarme. Un organisme de cotations de l’honnêteté des prêteurs (FIDO) n’a soufflé mot. Quant à la presse, elle s’est montrée d’une rare discrétion sur cette escroquerie, baptisée « subcrime » par Danny Schlechter, l’auteur d’un film intitulé « In Debt We Trust », remplaçant la formule « In god we trust » imprimée sur le dollar.
On peut trouver, peut-être, une cause de ce silence chez le président de la Boston properties Morton Zuckerman, une société de crédit qui est également propriétaire du New York Daily News. Il vient de déclarer que « personne ne sait combien la crise est sérieuse ». Un constat qui arrive un peu tard. Des gouverneurs, des procureurs, des associations annoncent des poursuites judiciaires. Jusqu’où iront elles ?
Autre sujet d’étonnement, le peu d’intérêt marqué jusqu’ici par les candidats démocrates et les syndicats (AFL CIO et SEIU) pour une situation qui frappe durement les cols bleus comme les cols blancs.
Jacques Coubard
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