Monde
Débâcle financière : la contagion
L’été est chaud, très chaud sur les places boursières de la planète. On n’en est pas encore au krach, mais la menace se précise. Les cours ne cessent de chuter. La Bourse de Paris a reculé de 2,17 % vendredi, affichant une perte de près de 10 % depuis le début du mois de juillet. La tendance est analogue à Londres, New York et Tokyo. La Banque centrale européenne (BCE) a dû injecter quelque 150 milliards d’euros sur le marché monétaire. Et les autres instituts d’émission ont suivi la même pente, quelques heures plus tard, pour tenter d’enrayer un début de « credit crunch » (raréfaction du crédit) provoqué par les difficultés de plusieurs grandes banques, dont la française BNP Paribas, touchée de plein fouet par la présence de créances douteuses dans plusieurs de ses filiales engagées aux États-Unis. C’est en effet outre-Atlantique que se situe l’origine de cette tempête.
Avalanche de défaillances aux usa
Le pays nage depuis plusieurs mois en pleine crise de l’immobilier et tout indique qu’une poursuite de la décélération accélérée des prix va se poursuivre, les spécialistes attendant une baisse d’au moins 10 % pour cette année. Au coeur de la tourmente, les prêts hypothécaires accordés aux milieux les plus modestes (voir ci-contre). Attirés par des taux d’intérêt initialement très bas, leurs souscripteurs se sont retrouvés piégés à la suite de la dévalorisation rapide de leur nouveau bien, les taux, et donc les remboursements qu’on exige d’eux, évoluant en sens inverse de la valeur de leur logement. Résultat : une avalanche de défaillances individuelles et un afflux sur les marchés de créances douteuses détenues par les sociétés de prêts à risques, les fameux « subprimes », dont plusieurs ont eux-mêmes d’ores et déjà fait faillite.
Seul le phénomène de financiarisation de l’économie qu’a permis, entre autres, la sophistication croissante des marchés, constatée dans la dernière période, permet de comprendre la contagion observée aujourd’hui. Les sociétés de prêts à risques aux États-Unis ne sont pas restées l’apanage de quelques hommes d’affaires peu scrupuleux. Elles ont été en effet rachetées par des fonds spéculatifs spécialisés, eux-mêmes repris par des banques. Car tous ces acteurs qui se livrent une course de plus en plus effrénée aux rendements financiers, étaient séduits par les gains initialement mirobolants qu’elles pouvaient réaliser. Avec le début d’écroulement du marché immobilier, ce sont tous ces beaux échafaudages qui ont commencé de s’effondrer.
L’impact promet d’être d’autant plus rude que ces techniques de financement « raffinées » n’ont pas été utilisées que dans l’immobilier aux États-Unis. Ce sont elles qui prévalent aussi dans ces fameuses LBO (Leverage Buy Out ou acquisition par emprunt) devenues monnaie courante dans le monde industriel ; opérations qui sont tributaires de très forts retours sur investissements. On comprend dès lors le début de panique qui a commencé à agiter l’ensemble de la planète financière. Si la confiance des opérateurs diminue, l’accès au crédit va devenir de plus en plus difficile, ce qui ne manquerait pas de frapper de plein fouet l’économie mondiale.
Les déclarations à vocation rassurante du président Bush qui évoquait vendredi un « ajustement en douceur » ou des responsables des différents instituts d’émission, comme Jean-Claude Trichet, le patron de la BCE, qui continuent de marteler que les « fondamentaux de l’économie sont bons », n’y changent rien. Ce sont en fait les logiques même de développement financier, encouragées par les organismes dits de régulation ou les pouvoirs publics, qui sont en cause. Au risque de voir déprimer toutes les courbes de l’économie mondiale.
Un système de financement pointé
Le ralentissement de la croissance aux États-Unis, d’ores et déjà constaté, pourrait ainsi prendre des dimensions particulièrement sévères. Les ménages surendettés ont gagé en effet leurs emprunts à la consommation sur leurs… logements. D’où le risque de voir chuter ces dépenses qui, jusqu’alors, soutenaient l’activité outre-Atlantique. Soulevant un tollé, Alan Greenspan, l’ex-président de la Réserve fédérale, avait évoqué la posssibilité d’une croissance négative aux États-Unis d’ici à la fin de l’année. On mesure l’effet boule de neige qu’aurait une chute sévère des commandes états-uniennes sur l’économie mondialisée, y compris sans doute pour les pays émergents (Chine et Inde) dont la croissance est très forte, mais surtout pour l’Europe, où l’activité est déjà plutôt poussive.
La crise soulève donc le problème du mode de financement de l’économie. Un centre de recherche économique de Washington, le CEPR (1), pointe les choix opérés ces dernières années, en particulier sous l’impulsion de l’administration Bush, et souligne combien le net ralentissement de la productivité constaté aux États-Unis le mois dernier (+ 1,5 %) constitue « un signe tangible supplémentaire du risque d’entrée du pays en récession ». Redistribution de la richesse du bas vers le haut, absence de sécurité sociale, précarisation, cadeaux fiscaux aux détenteurs de titres sur les marchés boursiers, « tout cela était censé favoriser la croissance », souligne l’économiste Dean Baker. « Le résultat est désastreux. C’est tout le contraire qui se produit in fine. »
On ne saurait formuler plus claire condamnation des orientations des nouveaux pouvoirs publics français, si empressés de singer la « révolution économique conservatrice » de Washington. Plus que jamais, c’est en fait l’enjeu de la promotion de modes de financement alternatifs qui est posé. Il suppose une intervention publique forte en faveur d’un tout autre type de crédit, sélectif pour permettre de dissuader les opérations spéculatives et favoriser au contraire les investissements dans l’emploi et la formation.
(1) Center for Economic and Policy Research.
Bruno Odent
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