Monde
Quand les cheminots allemands font parler la grève
Le bras de fer entre les personnels roulants et la direction de la Deutsche Bahn (les chemins de fer allemands, DB) devrait déboucher dès aujourd’hui sur un mouvement de grève de grande ampleur, qui illustre à la fois un net regain de combativité et une sorte de tournant dans l’histoire sociale du pays.
plusieurs réformes douloureuses
Les quelque 34 000 conducteurs de train, contrôleurs et membres du personnel de la DB se sont prononcés en effet lundi à 95,8 % en faveur de la grève. Avec leur syndicat, GDL, ils revendiquent des hausses de 16 % à 31 % de leur rémunération brute. Ces hausses très substantielles, destinées à faire passer le salaire d’embauche des conducteurs de train à 2 500 euros bruts, constitueraient, plaident-ils, un alignement sur les normes tarifaires des autres grandes compagnies nationales européennes. Surtout, elles seraient le seul moyen de compenser les pertes très importantes de pouvoir d’achat enregistrées par les salariés du secteur depuis plus d’une décennie. C’est-à-dire, en fait, depuis le lancement du processus de privatisation de l’entreprise. Lequel est censé déboucher sur son entrée en Bourse dès l’an prochain par une vente de 49 % du capital.
Les réformes conduites avec l’approbation des gouvernements successifs ont été extrêmement douloureuses pour les personnels, avec des milliers de suppressions d’emplois et une compression des dépenses salariales et sociales. Ce qui a permis à Hartmut Mehdorn, le PDG de la DB, présenté le plus souvent par la presse allemande comme le « Monsieur privatisation » du service public, d’annoncer au début de l’année un somptueux bénéfice pour « une arrivée en Bourse dans les meilleures conditions ».
Initialement, Mehdorn et les dirigeants des chemins de fer allemands avaient pu marcher sur du velours en négociant le passage à la privatisation grâce à l’établissement d’un consensus avec la partie syndicale, en lien avec les traditions du modèle dit de partenariat social. Transnet, le syndicat tutélaire de l’entreprise, émanation de la fédération des transports du DGB, la grande centrale syndicale du pays, a ainsi accepté de s’inscrire, des années durant, dans la « modération salariale », sa direction se prononçant même pour la privatisation. Jusqu’au ras-le-bol exprimé par les personnels roulants, lassés d’avaler des couleuvres et ulcérés des pertes de pouvoir d’achat et des réductions d’investissements dans les secteurs jugés peu rentables de l’entreprise.
La grève ne présente donc pas seulement un caractère atypique du fait qu’elle était jusque-là très rare dans ce secteur outre-Rhin, mais parce qu’elle traduit aussi l’exacerbation de la crise qui ronge le modèle syndical germanique. À la mi-juillet, la direction de la DB avait cru pouvoir désamorcer la crise en passant avec Transnet et une autre organisation, appuyés par plusieurs responsables du DGB, un accord qui prévoyait une hausse des rémunérations de 4,5 %, étalée sur dix-huit mois. Mais c’était sans compter sur le sentiment des personnels roulants d’être une nouvelle fois floués. Jugeant que le compromis se situait bien trop en dessous de leurs revendications initiales, ils ont lancé avec leur syndicat GDL le processus de consultation qui a débouché sur la ratification de la grève, qui devrait toucher le transport des marchandises avant de s’étendre au secteur voyageurs.
la privatisation sur la sellette ?
La réaction de Mehdorn, qui menace de traîner le syndicat GDL devant les tribunaux, est d’autant plus virulente qu’il craint que le mouvement ne porte un coup fatal au processus même de privatisation. La grève intervient en effet à un moment où plusieurs enquêtes montrent que les avis favorables à la privatisation sont désormais minoritaires dans l’opinion. Et plusieurs élus régionaux ont fait part de leurs réticences à accepter un transfert sur les Länder de l’entretien des réseaux ferrés locaux. Ce qui pourrait conduire à des remises en question du processus in extremis par le Bundesrat, la chambre haute du parlement.
Bruno Odent
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