Politique / social - économie
Une multinationale à la paille de fer
Unilever vient d’annoncer 20 000 suppressions d’emploi dans le monde en quatre ans. À quelle stratégie industrielle correspond cet objectif ?
Hubert Bonin. À une exigence de compétitivité et de rentabilité. Pour Unilever comme pour les autres multinationales de l’agroalimentaire, les pratiques entrepreneuriales ont profondément changé depuis une quinzaine d’années. À la fin des années 1980, les filiales nationales d’Unilever bénéficiaient d’une large autonomie. Unilever France était presque une entreprise à part entière, qui menait sa propre politique et gérait des marques historiques. Les filiales produisaient un peu de tout dans chaque pays. La notion de globalisation n’existait pas encore, chaque société était implantée dans son « terroir » national. Désormais les sociétés sont gérées de façon centralisée, avec une forte spécialisation des sites. Chaque site n’est plus qu’une pièce dans les rouages de cette énorme machine à produire. Le nouveau PDG, Patrick Cescau, a décidé de remettre en cause son portefeuille de marques, de concentrer et rationaliser les sites de production. Il n’est plus question par exemple que plusieurs sites produisent la même chose au niveau continental.
La mise en commun des capacités de production à l’échelle européenne se traduit toutefois par des suppressions d’emploi massives, des fermetures d’usines et des externalisations…
Hubert Bonin. Cette rationalisation est apparemment spectaculaire, le chiffre de 20 000 emplois supprimés est effectivement impressionnant. Mais cela ne se fait pas d’un coup. Ce sont surtout les postes de travail, plus que les emplois, qui sont supprimés, notamment par le non-remplacement des effectifs et les départs anticipés. C’est aussi le cas chez Nestlé. In fine, il est vrai que certains sites sont tout de même fermés, ou vendus à des sous-traitants. Le but est de réduire les coûts sociaux. Les salariés de ces PME qui sous-traitent pour de grands groupes ne bénéficient pas de conventions collectives aussi favorables, et la présence des syndicats y est minime.
N’y a-t-il pas contradiction entre l’annonce d’un bénéfice record pour le groupe et dans le même temps le projet d’accélérer les licenciements ?
Hubert Bonin. Aux yeux d’Unilever, la diminution des effectifs est la clé de la rentabilité pour les années à venir. Le capitalisme est une machine qui doit sans cesse passer la paille de fer. La déflation de l’outil productif cache une véritable marche en avant pour maintenir l’image de marque du groupe et la compétition face à Procter & Gamble, Johnson & Johnson, Nestlé ou Kraft.
Entretien réalisé par C. P.
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