L’Humanité des débats
L’université n’est pas une entreprise
Le projet de loi parle de « gouvernance », de « stratégie », de « pilotage », de « chaînes de compétence » et de « comité de suivi ». Sans doute une réforme de l’université doit-elle nécessairement en passer par des considérations institutionnelles. Mais on peut s’étonner que ce langage ressemble tellement à celui des entreprises. L’université n’est pas une entreprise. Loin d’en copier le langage, c’est le sien qu’elle doit à la fois inventer et tirer de son fonds propre, qui est riche. Surtout, pour utiles, pour inévitables qu’elles soient, ces considérations d’organisation et de fonctionnement ne peuvent prétendre constituer « le socle » même de la réforme de l’université : c’est là méconnaître entièrement les aspirations et le trouble de notre société, et surtout ceux des jeunes. L’université ne peut ni ne doit échapper aux questions qui sont les siennes, que son nom lui-même contient, et que notre époque formule avec plus d’acuité et plus d’exigence que jamais.
Quel horizon l’université désigne-t-elle aux jeunes d’aujourd’hui et, indirectement, à la nation tout entière ? Comment, dans la multiplicité des disciplines qu’elle enseigne, dans la diversité féconde de ses enseignants, dans la variété infinie de ses étudiants, peut-elle porter un message respectueux de chacun, mais pourtant universel ? Question difficile, j’en conviens, mais incontournable, que ne fera jamais oublier quelque illusoire succès arithmétique, fût-ce dans les classements internationaux. Question qui, si elle n’est pas explicitement posée, par et pour les enseignants, par et pour les étudiants, pourrait nous valoir la meilleure des universités, mais au sens où Huxley parlait du meilleur des mondes.
Dans ce contexte, où il faut, à la fois, améliorer les conditions d’accueil et d’études d’un nombre grandissant d’étudiants et répondre aux exigences de la recherche fondamentale et appliquée, il va de soi que le moindre désengagement de l’État serait très préjudiciable. Ni les collectivités locales, qui interviennent déjà au-delà de leurs compétences, ni le privé, par le biais des fondations que prévoit ce texte, ne pourraient se substituer à l’État sans aggraver les taux d’échec, sans obliger les enseignants-chercheurs et l’ensemble des personnels à gérer la pénurie. La question de la gouvernance, on le voit, n’est décidément pas la priorité. D’autant que les pistes proposées sont fort contestables, en particulier le renforcement excessif des pouvoirs des présidents d’université. On ne comprend pas très bien en quoi un président disposant de pouvoirs accrus, y compris dans le recrutement, et que n’équilibrerait aucun contre-pouvoir, apporterait une solution aux difficultés réelles de l’université. L’université méritait mieux qu’un texte minimaliste et, à bien des égards, inapplicable aux universités françaises implantées hors de l’Hexagone.
Rappelons, pour finir, la magnifique devise qu’Aragon avait proposée à l’université de Strasbourg : « Enseigner, c’est dire espérance ; étudier, fidélité ». En elle, deux de nos plus grandes traditions affirment ensemble ce primat de la pensée qu’on met aujourd’hui en question de façon encore plus dérisoire que dangereuse.
Par Huguette Bello, députée (PCR) de la Réunion.
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