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L’Humanité des débats du samedi 28 juillet 2007

L’assujettissement par le travail

Pourquoi le suicide d’un ouvrier de PSA symbolise-t-il le déni de dignité ?

Le mardi 17 juillet 2007, l’Humanité annonçait un cinquième suicide en six mois chez PSA Mulhouse. L’article précisait que le suicidant n’avait pas utilisé une corde pour se pendre sur le lieu de travail, mais « une pièce servant au cerclage des pièces ». De quel encerclement est mort cet homme ? Le lendemain, un fort dossier avait été constitué. Il ne s’agissait pas de parler à la place d’un mort, mais de dire que ce décès était porteur d’un sens. Mario, « gros bosseur présent avant tout le monde, une figure dans la boîte ». Non pas une figure de l’hypocrite « travailler plus », mais un homme réel, qui a probablement été blessé jusqu’à l’os dans sa dignité et sa capacité d’espérer.

À la fin des années Giscard, le 16 mars 1990 pour être précis, Maryse Cassat, infirmière de l’usine Renault véhicules industriels de Venissieux-Saint Priest, avait été retrouvée grièvement blessée, assise dans le fauteuil du médecin de son service. Elle avait tenté de mettre fin à ses jours en se tirant une balle de revolver dans le thorax. Sortie du coma, la mort n’ayant pas voulu d’elle, elle entreprit une lutte contre une procédure de licenciement prise contre elle avec une hâte indécente. Elle voulait que soit reconnu le lien entre son geste et des événements liés au travail, lien constituant en droit un accident du travail. De fait, un conflit éthique majeur s’était envenimé avec le médecin sous l’autorité de qui elle travaillait, et qui semblait mélanger quelque peu le serment d’Hippocrate avec l’allégeance aux critères d’un management moderne tendu vers une compression drastique de la matière humaine. J’ai eu l’occasion de serrer au plus près ces événements dans une expertise de 25 pages que j’ai rédigée à la demande de Maryse Cassat.

La lutte devint très âpre entre un comité de soutien à Maryse Cassat de plus en plus puissant et entreprenant, et, en face, la volonté d’étouffer une affaire trop parlante. La direction maintint le licenciement, et la décision de la caisse de Sécurité sociale tomba comme un couperet. Pas de rapport entre ce suicide et le travail, pas d’accident du travail. Suivirent les recours rejetés, l’usure. Le 15 octobre 1992, Maryse Cassat s’est donné la mort. Selon un témoin, on ne peut plus proche, une psychothérapie l’aurait influencée pour qu’elle renonce à cette lutte qui était alors sa raison de vivre, afin de « revenir à une vie plus normale ».

À une quinzaine d’années d’écart, ces drames nous redisent une évidence. Il y a travail et travail. Dans le discours frivole de la norme au service de la finance sans frontière qui ramène l’oeuvre productive des humains pour des humains à la production de valeurs numéraires collées aux fortunes privées, le sujet de la production, même s’il est flatté et engagé à investir le meilleur de lui-même dans son activité de travail, est un sujet assujetti. Sa dignité est niée en même temps qu’elle lui semble reconnue. Mais même dans les situations les plus bridées, un autre sujet vit, une autre subjectivité est au travail. Elle inscrit en chaque individu comme dans la masse sociale, une autre dimension de l’humain. Là est l’évidence autour de laquelle un projet de soulèvement de la chape peut se concevoir. Car il va bien falloir en passer par là. Cette autre dimension apparaît évidente, une fois qu’est écarté l’écran de l’économisme idiot : le travail produit des objets utiles, et de l’argent, mais ce faisant, il produit de la dignité humaine, de la culture humaine, de l’appartenance du sujet à son humanité. Et cela n’est pas seulement vrai dans les marges, comme les centres d’aide par le travail ou les entreprises d’insertion, mais partout et toujours, au coeur de l’oeuvre productive. Et c’est bien là que ça souffre, car à ne pas trouver de répondant véritable, la dignité verse dans le sentiment de l’indigne.

Cette année, où le 14 juillet a été célébré dans l’esprit de frivolité déjà évoqué, rappelons qu’il a fallu

essoucher quelques privilèges avant que la vieille subjectivité assujettie et mortifère (disons : le système des sujets de roi) laisse la place à la possibilité, encore à gagner, de la reconnaissance démocratique de l’autre subjectivité.

Par Bernard Doray, psychiatre.

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Tag(s) : #Société
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