Par Jean Lojkine, sociologue, directeur de recherche émérite au CNRS.(*)
Article paru dans l'Humanité du samedi 23 juin 2007
Le mythe de la grande « classe moyenne » qui regrouperait 80 % d’une population « bien intégrée », en mobilité ascendante, depuis les ouvriers à statut jusqu’aux cadres supérieurs, a aujourd’hui du plomb dans l’aile. Non seulement on ne peut effacer d’un trait de plume les 60 % d’ouvriers et d’employés qui subissent de plein fouet le chômage, la précarisation et les bas salaires, mais les fameuses « classes moyennes » regroupent en fait deux ensembles radicalement opposés : une petite minorité de cadres supérieurs dirigeants liés à la grande bourgeoisie d’affaires et des salariés diplômés dans les entreprises et les services publics qui subissent à leur tour les effets de la précarisation, du chômage, du déclassement. Loin d’être intégrées dans la classe dominante, ces couches sociales sont entrées en lutte contre les politiques publiques régressives (mouvements des enseignants, des étudiants, des chercheurs, des intermittents du spectacle, des soignants, des infirmières, etc.), tandis que les cadres d’entreprise ont manifesté leur ras-le-bol du travail gratuit et de la conception paternaliste du cadre qui ne ménage pas son temps pour l’entreprise.
Lors de l’élection présidentielle de 2002, ils ont manifesté leur défiance à l’égard de la gauche « plurielle » ; en 2005, ils ont été plus nombreux que lors du traité de Maastricht à voter contre le traité constitutionnel européen. On n’est donc que d’autant plus frappé par le décalage entre cette convergence objective et subjective des couches populaires et intellectuelles et les résultats de la présidentielle de 2007. Pourquoi ont-elles marqué leur préférence pour Nicolas Sarkozy ou François Bayrou et manifesté une défiance certaine à l’égard de toute la gauche ?
Le Parti socialiste a depuis longtemps, dans sa majorité, abandonné la thèse marxiste de la lutte de classes, de la contradiction centrale entre capital et travail, au profit du mythe de la grande classe moyenne, pacifiée, bordée à ses marges par les « exclus ». L’opposition entre les inclus et les exclus remplacerait l’opposition marxiste entre capital et travail. Rien sur ce plan ne sépare le Parti socialiste de la droite libérale.
Mais qu’en est-il sur sa gauche avec le PCF ? Dans quelle mesure n’a-t-il pas lui aussi privilégié, au même titre que bien des « altermondialistes », une vision misérabiliste des exclus (les « sans », les « pauvres »), au détriment d’une analyse précise des nouvelles contradictions de classe qui émergent du travail de traitement de l’information dans la sphère des services, comme dans la production industrielle. Le deuil n’a pas été fait de l’ancienne conscience de classe ouvrière issue de la révolution industrielle : le salariat capitaliste aujourd’hui ce n’est plus seulement les ouvriers, ni les employés, mais c’est aussi les couches intellectuelles - soumises à des processus de prolétarisation (cadres d’exécution, techniciens, ingénieurs, enseignants, soignants, chercheurs, travailleurs sociaux, etc.). Le PCF, pas plus que les autres composantes de la gauche « radicale », n’a pour le moment ni pensé, ni recherché l’unification d’un salariat informationnel multipolaire soumis à son tour sous des formes nouvelles à l’exploitation capitaliste : autonomie sous contrainte de rendement, aspiration à la responsabilité individuelle, mais refus de la précarité.
Si rien ne le distingue clairement du PS dans son analyse de la société française, le PCF n’a pas su non plus développer des pratiques politiques qui innovent sur le terrain du travail, de l’emploi et des liens entre sécurité sociale et efficacité économique. Certes, des analyses théoriques innovantes existent mais on peine à passer à la pratique, faute de militants ; à ouvrir avec audace des expérimentations dans le domaine des propositions alternatives, face aux « gestionnaires » habituels, à droite comme au PS, qui « accompagnent » plus ou moins efficacement les licenciements collectifs, les restructurations délocalisations et les réductions continues des acquis sociaux des années 1945-1960. Faute de quoi, la majorité des classes populaires et des couches intellectuelles en viennent à penser qu’il n’y a pas d’alternatives réelles au capitalisme informationnel et qu’il faut alors plébisciter celui qui est le plus fiable et le plus crédible dans le domaine étroit du « possible » avéré.
(*) Dernier ouvrage publié : l’Adieu à la classe moyenne. Éditions La Dispute (2005).
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