Article paru le 19 juin 2010 dans l'Humanité
Chasse à l’or noir : le fléau des mers
Soixante mille barils, soit près de 9,5 millions de litres : la somme du pétrole qui se déverse chaque jour dans le golfe du Mexique, depuis deux mois que la plate-forme Deepwater Horizon a sombré, ne cesse de croître. On évoque l’équivalent d’un Erika tous les six jours, d’un Exxon Valdez tous les quatre jours. Le naufrage du pétrolier survenu il y a vingt ans en Alaska, était jusqu’alors vu comme la pire catastrophe du genre aux États-Unis. La chasse au pétrole et aux profits rapides a fini par le détrôner.
Une course au pétrole effrénée
Troisième producteur de pétrole, les États-Unis n’en sont pas moins fragiles. Avalant à eux seuls 20 % de la production mondiale, ils sont contraints d’importer près de 40 % du brut qu’ils consomment. Une dépendance qu’ils cherchent à combattre à tout prix. Non sans se piquer à une réalité : les réserves terrestres s’épuisent – ou restent entre les mains de l’Opep – de même que celles situées près des côtes. Résultat : les forages offshore ne cessent d’avancer plus loin en mer. De moins de 100 mètres dans les années 1970, ils plongent aujourd’hui jusqu’à 3 000 mètres et visent, à terme, les 4 000 mètres. Sondant à 1 500 mètres, Deepwater Horizon se situait dans la moyenne. « Le nombre des forages en eaux profondes (1 000 mètres et plus – NDLR) augmente continuellement », affirme Jean Guesnon, directeur expert pour les technologies offshore à l’Institut français du pétrole. Selon l’IFP, près de 115 puits sont ainsi forés annuellement. Le Brésil, les États-Unis, l’Angola et le Nigeria se partagent 90 % de ces réserves en eaux profondes, qui fournit 3 % de la production mondiale de brut. Techniquement aller chercher le pétrole loin sous les eaux est ambitieu. Au fond, la pression peut atteindre 300 bars et la température friser 0 °C. L’intervention humaine est prohibée en deçà de 200 mètres, remplacée par celle de robots sous marins. L’enfouissement, surtout, peut atteindre plusieurs kilomètres. « Dans le cas de Deepwater, le puits descendait à 4 500 mètres sous le fond de la mer », reprend Jean Guesnon. « C’était la difficulté particulière de ce forage », relativement avant-gardiste. D’ailleurs, rappelle l’expert, « l’accident de Deepwater n’est pas lié à sa profondeur sous-marine : c’est le puits qui a explosé ».
Des pétroliers qui nient le risque d’accident
Selon les compagnies pétrolières unanimes, cela n’aurait jamais dû se produire. Pas plus que le Titanic ne devait couler, grincera, peu après le drame, le sénateur démocrate Robert Mendez, épinglant l’impréparation des pétroliers. Où se creuse la faille d’une activité qui mise sur sa technologie pour parier sur le risque zéro. Faute de stratégie anticipée, BP, épaulé des meilleurs spécialistes délégués par les autres groupes, multiplie infructueusement les tentatives – expérimentales – de colmatage. Mais l’inpasse est réelle.« Si l’on connaissait une technique efficace, cela se saurait, commente Christophe Rousseau, directeur adjoint du Cedre (1). La seule éprouvée consiste à forer un puis latéral. À ce jour, elle n’a jamais été réalisée en moins de trois mois. » Le délai annoncé par BP, qui n’envisage pas d’y parvenir avant la mi-août.
Chasse aux profits et défaillances
Les défaillances qui ont précédé puis suivi l’explosion sont désormais confirmées. Coffrage du puits, tests de pression, procédures de contrôle… Elles mettent en cause l’exploitant, le propriétaire de la plate-forme (Transocéan), ainsi que la société Halliburton, fournisseur de matériaux. Comment ont-elles été possibles ? La course aux profits est invoquée, qui pousse à parer au plus vite, quand une plate semblable à Deepwater coûte un demi-million de dollars par jour. Et à calculer chaque sous. Pierre Tierzan, directeur du consultant Pétrostratégies, relevait cette semaine dans les colonnes du Figaro : « Sous la conduite du précédent patron de BP, lord John Browne, les dépenses de sécurité et d’entretien ont été considérablement réduites. Il se vantait de pouvoir dégager un bénéfice toujours plus important, quel que soit le prix du baril. »
Un État peu regardant
La responsabilité du gouvernement américain n’est pas épargnée dans l’affaire, lui aussi harponné pour son impréparation. Si des plans d’intervention existent, censés garantir la réactivité des autorités, celle-ci a manqué cruellement, tonnent de nombreux élus. D’autres pays manifestent bien plus d’exigences à l’égard des exploitants, notent-ils, entre autres le Canada qui leur demande de disposer d’une flotte prête à intervenir. Complaisance à l’égard des compagnies ? Les premières investigations révélaient que le Minerals Management Service, agence gouvernementale chargée d’accorder les autorisations de forages, en avait distribué par-dessus la jambe, notamment à BP. Des soupçons de collusion renforcés, alors que l’on apprenait qu’une dizaine de membres du Congrès américain – dont John McCain, ex-candidat à la présidence – ont touché, sous couvert d’actionnariat, de l’argent provenant de compagnies. « Les industries pétrolières et gazières ont dépensé 48,5 millions de dollars pour accroître leur influence à Washington », tempête Erich Pica, président de l’ONG Amis de la Terre États-Unis, lequel parle d’un « Congrès corrompu ».
Marie-Noelle Bertrand
(1) Centre de documentation, de recherche et d’expérimentations sur les pollutions accidentelles des eaux.
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