Société - Article paru le 31 décembre 2009 dans l'Humanité
Un sage chez les sans-papiers
Hier, ouvrier chez Renault-Billancourt, aujourd’hui interimaire dans les palaces parisiens, « le vieux Doucouré » est le doyen du mouvement des travailleurs. Depuis deux mois et demi il occupe l’Hôtel Majestic, à deux pas de l’Arc de Triomphe.
Avec mille précautions, il étale sur la table des documents jaunis. Pour un sans-papiers, Doucouré ne manque pas de paperasse : carte d’identité consulaire, certificat de formation
professionnelle, attestation de visite médicale, déclarations d’impôts… Sur les photos d’identité en noir et blanc des années 1970, un jeune Malien de vingt ans à la coupe afro, tout juste
débarqué à Paris, vous sourit. Quarante ans plus tard, Doucouré a le même sourire généreux ; un collier de barbe blanche orne désormais son visage. À soixante et un ans, il est le doyen
des 6 000 travailleurs sans papiers en grève depuis la mi-octobre pour obtenir une circulaire de régularisation. « Dans la culture africaine, la parole des anciens est très respectée,
il est le sage », explique Maryline Poulain, de l’association Autremonde. Le comité des délégués CGT l’a nommé coordinateur du mouvement, un titre honorifique qui en dit long sur son
aura.
La liberté n’a pas de prix
Yeux pétillants et sourire malicieux, « le vieux Doucouré » comme le surnomment les grévistes a effectivement des airs de sage. Il dit : « Un seul oiseau ne peut pas peser
sur la branche. » C’est donc avec soixante et un « frères » qu’il occupe, jour et nuit depuis plus de deux mois, l’ancien hôtel Majestic de l’avenue Kléber à Paris. Un lieu
chargé d’histoire : sous l’Occupation, le haut commandement militaire allemand y avait pris ses quartiers et c’est dans ses salons que sont signés, en 1973, les accords de paix entre le
Vietnam et les États-Unis. Vendu par l’État français à une société qatarienne pour 460 millions d’euros, l’immeuble doit devenir l’un des plus luxueux palaces de la capitale. Bouygues a
récupéré le marché et sous-traité la démolition des lieux à la société Adec.
Mais au bout de la chaîne, pour déblayer les futurs suites et spas, ce sont des intérimaires sans papiers qui bouffent la poussière, le plomb et l’amiante. Doucouré : « On vient se sacrifier ici, faire ce travail d’esclave, pour nourrir nos vieux parents et nos enfants. On est bien utiles à la France. » Et de dénoncer des rythmes de cadence infernale pour des salaires de misère.
Anciens travailleurs exploités, les intérimaires d’Adec deviennent des grévistes harcelés. Tous les moyens sont bons pour leur faire quitter les lieux. Le 20 octobre, un incendie criminel ravage l’un des salons du rez-de-chaussée. Les grévistes sont évacués. Une fois le feu éteint, toutes les entrées du bâtiment ont été cadenassées. Seule une fenêtre a été oubliée, par laquelle les sans-papiers réinvestissent le bâtiment. « On est prêt à tenir un an, assure Doucouré. La liberté n’a pas de prix. Plus que pour le travail, on se bat pour notre dignité. »
Doucouré est né au Mali en 1948, dans la région de Kayes, de parents agriculteurs. Il a vingt et un ans lorsqu’il met, pour la première fois, les pieds en France. Il multiplie les petits boulots, avant d’être embauché comme OS (ouvrier spécialisé) chez Renault-Billancourt. Tuberculeux, il doit arrêter la chaîne et devient électricien.
Arrivé sous De Gaulle, Doucouré voit peu à peu se durcir les lois sur l’immigration. « Au début, raconte-t-il,
on n’avait pas besoin de carte de séjour pour travailler en France, il suffisait d’une carte consulaire et d’un certificat médical. » La présidence Giscard marque le début de la fermeture
des frontières. Doucouré obtient une carte de séjour « salarié » de trois ans qui lui est renouvelé une fois. En juin 1981, un mois après l’élection de François Mitterrand, sa
prolongation lui est refusée. En août, une circulaire permettra la régularisation de 130 000 sans-papiers. Mais Doucouré n’en profitera jamais. « Je ne voulais pas rester clandestin
en France, je suis rentré au Mali. » Il y restera jusqu’en 2003 à cultiver mil, maïs et arachide. Avant de revenir parce que « la souffrance est trop
grande ».
La peur au ventre
Mais les temps ont changé, la politique s’est encore un peu plus durcie. Depuis 2003, les demandes de Doucouré à la préfecture pour obtenir une carte de séjour sont restées lettre morte.
« Je vis la peur au ventre, je ne dors pas bien. » Au pays, ses salaires aident parents et enfants. « Je suis venu me sacrifier pour mes enfants, pour leur nourriture et leur
éducation. » Sa fierté ? Deux de ses sept enfants ont fait des études jusqu’à cinq ans après le bac. Aujourd’hui, « le vieux Doucouré » ne rêve que d’une chose :
obtenir des papiers pour retourner au travail. Ensuite, il pourra peut-être s’offrir une retraite paisible, entre le Mali et la France.
Marie Barbier
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