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Stocks nucléaires. Un nouvel incident au CEA interroge la sincérité des inventaires de matières
fissiles. Vers une enquête parlementaire.
Un gag ? Pensez-vous. Après la révélation d’un stock sous-évalué de 39 kg de poussières de plutonium
piégées dans les renfoncements de « boîtes à gants » de fabrication de Mox, voilà que le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) nous révèle dimanche - et sans tarder – la mise
à jour de 10 autres kilos mais d’uranium enrichi sur une autre installation.
A lire le communiqué narcotique du CEA, tout ça est sans risques de criticité ni d’exposition pour les personnes. La découverte ne serait pas fortuite mais la
suite du grand ménage lancé par sa direction générale qui a demandé un « bilan complet de rétention potentielle de matière dans toutes les installations du CEA en cours
d’assainissement ».
Et comme pour l’incident précédent, le leader de la recherche nucléaire en France a esquivé l’avis de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) en proposant de
classer lui-même l’incident au n°1 de l’échelle internationale des évènements nucléaires (Ines), quitte à se le voir rehausser plus tard en niveau 2.
Bug de « Concerto » ou grand bazar
atomique ?
L’ASN, à qui le CEA a déclaré formellement l’évènement lundi, ne manquera pas
d’émettre un avis et de prescrire des mesures. Les opérations de démantèlement de l’atelier de technologie du plutonium (ATPu) restent suspendues. 98% de « source plutonifère »
(sic) ont déjà été évacués. 98% de quoi ? Du stock de référence…
Tous ces dysfonctionnements enfumés d’explications officielles sibyllines incitent à l’ouverture d’une enquête parlementaire qui s’ajouterait aux deux
enquêtes préliminaires du parquet d’Aix. Pour comprendre ces écarts d’inventaire spectaculaire, l’ASN a enjoint la semaine dernière le CEA à lui communiquer avant le 20 novembre
les données informatiques entrées dans « Concerto », le logiciel qui gère les flux de masses nucléaires de l’ATPu. Le « gendarme du nucléaire » attend aussi une « analyse
complète des campagnes Eurofab » : la mention pas anodine vise les 140 kg de poudre d’oxyde de plutonium militaire américain recyclés en Mox entre 2004 et 2005 à Cadarache. S’il
s’avérait que les rebuts retrouvés proviennent des fûts de l’Oncle Sam, ce serait un scandale car la loi interdit le stockage en France de déchets
étrangers.
Mardi dernier, la commission du développement durable de l’Assemblée nationale a
auditionné les responsables bien prudents de l’ASN qui « traite le sujet avec sérieux » et de l’Agence nationale pour la gestion des déchets qui « estime à 82 tonnes le stock
total de plutonium en France ». Combien à Cadarache ? Ni le CEA ni Areva n’ont encore été entendus… L’absence d’explications nourrit l’hypothèse de flux de plutonium
incontrôlés, de détournement de matières fissiles.
Pourtant, le problème de Cadarache n’est pas neuf. Le rapport de la Commission européenne sur le contrôle de sécurité d’Euratom en 2002 le révélait : « La
vérification annuelle de l’inventaire physique de l’usine Cogema à Cadarache en France a mis en évidence des différences d’inventaire inacceptables en ce qui concerne les
matières à base de plutonium. » Explications ? Aucune. Améliorations ? Point. Le document enfilait les perles, constatant que l’exploitant avait « identifié les causes possibles
de ces différences d'inventaire » (sans les énoncer) et était « occupé à réviser ses procédures internes pour la comptabilité et le suivi des matières stockées, à remesurer les
lots de matières impliqués dans ces différences d’inventaire et à réévaluer la précision de son système de mesure ». Depuis, plus rien n’a filtré d’aucun autre document
officiel. Grand black-out.
DAVID COQUILLE
Le début des « mauvaises surprises »
« Cela risque de se reproduire. » Pour Stéphane Lhomme, porte-parole du réseau Sortir du nucléaire qui représente 840 associations, ce nouvel écart de 6kg d’uranium enrichi
confirme que « le CEA, Areva et EDF font ce qu’ils veulent, on va payer la note environnementale et sanitaire ». L’éventuelle mise en place d’une commission parlementaire ne
changera, selon lui, rien à l’affaire. « Nous plaidons pour la mise en place d’une commission d’experts et de scientifiques indépendants », précise Stéphane Lhomme.
Moins radicale mais tout aussi inquiète, la Criirad (Commission de recherche et d’information indépendantes), estime que ce nouvel écart « pose des questions
sur la maîtrise des risques, notamment du seuil de criticité mais aussi en terme de radioprotection ». « Il est important de savoir si on est passé à côté d’un réel accident.
Les écarts relevés, que ce soit à l’ATPu ou au LECAStar, ne se chiffrent pas en milligrammes mais en kilos », souligne Bruno Chareyron, responsable du laboratoire de la Criirad,
rappelant l’accident de Tokai Mura au Japon en 1999 où une réaction nucléaire en chaîne avait entraîné la mort de deux techniciens et contaminé plusieurs centaines de
personnes.
Autre inquiétude de la Criirad, le détournement. De kilos en kilos, on peut imaginer que « des personnes mal intentionnées pourraient s’emparer de [ces
matières fissiles] », pointe Bruno Chareyron. De quoi « faire des bombes sales ou contaminer des centaines de milliers de personnes compte tenu de la nocivité du plutonium par
exemple, tellement dangereux que quelques milligrammes inhalés conduisent une fois sur deux à la mort ». Estimant, comme Sortir du nucléaire, que d’autres découvertes de ce
genre restaient « probables », la Criirad appelle les pouvoirs publics à prendre leurs responsabilités.
Du côté des représentants des salariés, la CGT, réagissant à la sous évaluation de quantité de plutonium, indique, elle aussi, que la situation était
prévisible. Le syndicat dénonce le recours systématique à la sous-traitance et des cadences de production et de délais tendus « qui ne laissaient pas la place à la mise en
propreté et à l’estimation rigoureuse des rétentions de matière des boîtes à gants ».
MIREILLE ROUBAUD
http://www.lamarseillaise.fr/environnement/du-gramme-pr-t-la-tonne-flottante.html
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