Argentine : ouverture du procès sur le vol de bébés
Un procès historique sur le vol de bébés sous la dictature argentine (1976-1983), s'ouvre à Buenos Aires à partir de ce lundi, qui ravive la mémoire du centre d'extermination de l'Esma.
"Les disparues, les fers aux pieds, accouchaient encagoulées : elles ne pouvaient voir le visage de leurs bébés", dit Carlos Munoz, un survivant de l'Ecole de Mécanique de la Marine (Esma). Le vol de bébés est jugé pour la première fois en Argentine en tant que "plan systématique" conçu en haut lieu. L'Esma, centre de torture emblématique dans lequel fonctionnait une maternité, était une pièce maîtresse de ce plan. Munoz, 53 ans, et Victor Basterra, 66 ans, un autre ex-disparu qui travaille comme lui au musée de la mémoire de l'Esma, ouvrent les portes du sinistre Mess des Officiers. C'est par ici qu'ils sont arrivés, cagoulés, il y a 35 ans, pour être torturés. Ils sont réconfortés de voir enfin débuter ce procès.
Deux anciens dictateurs, Jorge Videla (photo) et Reynaldo Bignone, sont sur les bancs des accusés aux côtés de six autres militaires: Santiago Omar Riveros, Rubén Oscar Franco, Antonio Vanek, Jorge Luis Magnacco, Juan Antonio Azic et Jorge "Tigre" Acosta. Acosta était le chef d'Alfredo Astiz, "l'Ange Blond de la Mort", un autre officier de marine jugé en ce moment pour l'enlèvement et le meurtre de deux religieuses françaises, Alice Domon et Léonie Duquet. Les huit militaires doivent répondre de 34 cas d'enlèvement et changement d'identité de mineurs de dix ans.
500 bébés au total ont été volés, la plupart à l'Esma
La maternité était au premier étage de l'Esma, où se trouve le couloir que les bourreaux appelaient cyniquement "L'Avenue du Bonheur" car il menait aux salles de torture. "Les femmes enceintes étaient tenues dans l'une des petites pièces de "Capucha" ("Cagoule")", poursuit Munoz. "Très peu d'entre elles ont pu voir le visage de leur bébé", dit-il. Les disparus avaient appelé ces pièces "Cagoule" et "Petite Cagoule" ("Capuchita"), l'une étant plus petite que l'autre. A tout moment, ils pouvaient être torturés de nouveau, toujours cagoulés. De temps en temps, ils entendaient des cris : une prisonière venait d'accoucher. Le plus souvent le bébé était remis à un militaire ou à un proche d'un militaire, tandis que sa mère était peu de temps après jetée à la mer, nue et vivante, d'un avion militaire en plein vol.
"Ma femme, ils l'ont enlevée avec ma fille âgée de deux mois", dit Basterra. Dans leur malheur, Basterra et Munoz ont eu de la chance : leurs femmes et leurs filles ont été libérées quelques jours après leurs arrestations. D'autres bébés ont été moins chanceux : quelque 500 au total ont été volés, la plupart à l'Esma. Seuls 102 ont à ce jour retrouvé leur identité grâce aux recherches effectuées sans relâche par les Grands Mères de la Place de Mai. Parmi ceux qui ont pu retrouver leur identité, plusieurs sont engagés dans la politique et la défense des droits de l'Homme. Comme Victoria Donda, 34 ans, devenue députée, qui a publié l'année dernière un livre : "Moi, Victoria, enfant volée de la dictature argentine" [1].
De nombreux témoignages permettront de comprendre comment les bébés étaient volés dans les maternités clandestines et surtout dans la plus connue d'entre elles : celle de l'Esma.
Quelque 5.000 personnes ont été détenues et torturées à l'Esma, dont à peine une centaine a survécu. En tout, environ 30.000 personnes ont été tuées pendant la dictature argentine, selon les organisations des droits de l'Homme.
Á lire : un entretien avec la députée argentine, Victoria Donda, 78e enfant de disparus à être retrouvé [2]
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