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Poignants souvenirs de la Libération
A l’occasion du 68ème anniversaire de la Libération des villes azuréennes*, voici les souvenirs de Christian Colombard, alors âgé de 12 ans, sur la fin de l’occupation de Nice et des autres villes du littoral des Alpes-Maritimes.**
Depuis l’aube, le grondement sourd des canons de marine appuyant le débarquement des Alliés près de St Raphaël parvient jusqu’à Nice.
La population est sur le qui-vive, est-ce vraiment ce que l’on espère ?
2340liberationLe pylône de Radio-Nice, abattu depuis plusieurs jours, ne nous laisse plus que Radio Monte-Carlo aux ordres de l’occupant qui se garde bien d’annoncer la nouvelle.
Mais l’agitation qui, rapidement, se développe dans les organismes officiels, et surtout les mouvements inhabituels des troupes allemandes, leurs patrouilles et leurs véhicules quadrillant la ville, confirment largement la réalité de l’évènement.
Aux sentiments de joie se mêlent malgré tout une certaine inquiétude ; allons-nous être touchés par les combats, que vont faire les Boches ? Leur comportement est-il le résultat de leur colère destructrice que l’on connaît bien ou d’un certain désarroi ?
Il en résulte des bruits aussi contradictoires qu’alarmistes et, bientôt, la liesse populaire qui semblait surgir fera place à un réflexe général de prudence bien compréhensible après toutes les épreuves subies depuis quatre ans et l’annonce du massacre des fusillés de l’Ariane, après la pendaison début juillet de Torrin et Grassi.
La nuit tombera sur cette journée agitée et mémorable ramenant le couvre-feu habituel mais surtout le sinistre et lancinant ronronnement du petit avion qui, depuis 48 heures, survole le centre de la ville au ras des toitures laissant tomber ça et là de petites bombes ne faisant d’abord que des dégâts matériels peu importants.
Dans l’ignorance de leur véritable origine, ces raids nocturnes sont diversement interprétés, ils provoquent plus de curiosité que de crainte jusqu’à ce que l’avion-fantôme tel qu’on l’a surnommé, ne lâche un bombe beaucoup plus lourde sur un immeuble de la rue Miollis provoquant la mort de 7 ou 8 personnes. Ce sinistre arrosage, en dehors de tout objectif précis, se révèlera être une manœuvre sournoise et cruelle de représailles et d’intimidation fomentée par les autorités allemandes avec l’aide de fascistes locaux.
En peu de jours, la situation se dégrade fortement, Nice est pratiquement isolée, les ponts coupés, le Var est devenu infranchissable, l’arrière-pays voit se dérouler quotidiennement les combats entre les FFI et les Allemands. Plus aucun ravitaillement ne parvient, le gaz est coupé, les transports arrêtés, il n’y a plus de pain et même le système D ne parvient pas à modifier cette situation qui pèse lourdement sur les habitants, heureusement peu nombreux ; tous ceux qui l’ont pu, ont déjà depuis les bombardements de St Roch et du Pont du Var, quitté la ville pour la campagne.
Une sorte de torpeur semble gagner les esprits, mais c’est une fausse impression, tous sont conscients à la fois des menaces et des risques que fait courir cette situation avec laquelle il faut en finir.
La Résistance rassemble ses forces, s’organise et lance l’ordre d’insurrection dés le 27 au soir. Nous habitons à moins de 100 mètres de la place Gambetta (actuelle place de Gaulle) ; depuis le départ de mon père pour rejoindre les Basses-Alpes où il sait retrouver un réseau de résistance, nous vivons ma mère et moi terrés dans notre cave où nous a rejoints un ami qui a profité de l’effervescence régnant parmi les gardiens pour s’enfuir de l’hôtel-prison Excelsior. Nous trompons la faim qui nous tenaille en mangeant des sortes de galettes confectionnées avec de la farine de fève, cuites tant bien que mal sur un feu de bois allumé dans le jardin.
Le 28, de très bonne heure, ma mère a décidé de se rendre chez une amie derrière la Gare du sud, espérant y trouver quelques victuailles. Elle ne dépassera pas la place Gambetta. Un vieux soldat allemand, seul assis sur un banc, vient d’être abattu par deux jeunes tremblant d’émotion, déterminés à prendre part aux combats qui débutent, ayant accompli cet acte peu glorieux poussés par la haine bien compréhensible de l’Occupant.
Quelques minutes plus tard débuteront les premiers accrochages qui prendront de plus en plus d’ampleur, ponctués bientôt par des rafales, des explosions ; les tirs devenant de plus en plus soutenus, résonnant dans nos têtes, nous faisant sursauter sans que nous puissions juger de l’issue de ces combats particulièrement violents.
Il faudra attendre la fin de l’après-midi pour que les coups de feu ayant cessé, nous apprenions l’anéantissement des convois allemands, et la victoire, peut-être encore provisoire, des patriotes.
Nous risquant à l’extérieur, nous rencontrons des groupes de tous âges, exténués et fiers, arborant leurs brassards FFI et un armement hétéroclite pourtant efficace grâce à leur courage.
Parmi eux, un voisin nous donnera le sortant de sa musette, un morceau de viande prélevé sur un cheval tué pendant la bataille, au passage à niveau.
Le sifflement des obus de mortier passant au-dessus de nos têtes, tirés par des batteries encore actives sur les hauteurs de Gairaut, viendra tempérer notre joie et modérer la liesse qui s’est emparée des habitants du quartier. Nous verrons, profondément attristés, à l’angle de l’avenue Borriglione, au milieu d’une marre de sang, la casquette d’un valeureux combattant tombé là quelques heures plus tôt. La nuit, encore quelques escarmouches se produiront au passage de camions allemands fuyant le chef-lieu insurgé.
Enfin le lendemain, nous pourrons descendre l’avenue de la Victoire jusqu’à la place Masséna, nous mêlant aux amis voisins et autres membres d’une foule enthousiaste, qui devra pourtant s’incliner à plusieurs endroits du parcours devant les lieux où sont tombés des combattants dont parfois les cercueils sont exposés, rappelant s’il en était besoin, le sacrifice de ceux qui ont payé de leur vie leur patriotisme. Nous voyons aussi des scènes d’arrestation de traîtres, des miliciens et autres agents de l’ennemi conduits manu-militari vers des lieux de détention, sous les huées de la foule.
A un degré moindre, mais néanmoins insultées et sifflées, des femmes tondues, celles qui pour la plupart faisaient habituellement commerce de leurs charmes et avaient considéré les soldats de la Wehrmacht comme des clients ordinaires.
Enfin, le 30, massés au bord des avenues, nous pourrons faire une ovation aux premières colonnes de GI dont nous découvrons avec un certain étonnement les équipements et les véhicules nouveaux pour nous (Jeep et GMC) tandis que certains malins échangeront tomates et raisin contre cigarettes et boîtes de corned-beef.
Il faudra attendre le 2 septembre pour que les boulangers parviennent à distribuer des rations de pain en forme de cakes étrangement fades et blancs que nous dégusterons avec délice…
Christian Colombard
*Visuel de la collection du Musée de la Résistance Azuréenne aimablement fournis par l’association des Amis du Musée.
**Souvenirs publiés dans les Cahiers du Musée de la Résistance Azuréenne en juillet 2007.
http://www.le-patriote.info/index.php/actualites/212-souvenirs
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Tag(s) : #Histoire
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