« Je suis une précaire énergétique et de la vie »
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Article paru dans La Marseillaise du lundi 8 novembre 2010 |
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Plus de 3,4 millions de personnes sont considérées comme étant en situation de précarité énergétique. Que se cache-t-il derrière ce concept étroit. Des habitants de Marseille témoignent.
Parler de millions de personnes touchées officiellement par la précarité énergétique, c’est prendre parfois le risque d’oublier les
drames humains qui en découlent, ici et là. Parfois tout près de nous. Et même au cœur de quartiers dit « chics ».
Fabienne : « C’est une question de dignité »
Niché au fond d’une cour intérieure, coincé entre trois demeures cossues aux abords du célèbre Parc Longchamp de Marseille,
l’appartement de Fabienne R. (1), au rez-de-chaussée d’un immeuble modeste de deux étages est décoré avec soins et chaleur. « Pour moi et mes deux enfants, avec quatre sous, j’essaie de donner de
la vie » dans ce trois pièces d’à peine cinquante mètres carrés où l’humidité est palpable. Et cette maman d’ajouter : « C’est une question de dignité ».
Mais la dignité, c’est une réalité parfois difficile à préserver quand on touche le RSA. « Avec les deux petits, ça me fait moins de
830 euros » par mois peste Fabienne. De fait entre la nourriture, l’habillement, les frais scolaires, le loyer (455 euros), il reste peu de chose. Ni pour les loisirs, bien sûr, et même pour les
factures de gaz et d’électricité.
« Avec un ballon électrique d’eau chaude dans la cuisine, une autre dans la salle d’eau et un radiateur électrique dans la chambre
de mon fils, la note est vite salée », raconte cette mère de famille qui, « pour s’en sortir » garde des enfants après l’école, toute proche, en toute illégalité car non déclarée. « C’est pas
bien, mais si j’avais un vrai boulot, même comme femme de ménage dans une société, je ne ferais pas ça », dit-elle comme pour s’excuser.
Mais les factures énergétiques ne s’arrêtent pas là. Ici, le propriétaire avait sans doute aménagé peu à peu le logement. Outre le
petit convecteur électrique dans une chambre, le reste du petit appartement est chauffé par une chaudière à gaz. Et la cuisinière fonctionne aussi au gaz. « Même si je ne chauffais pas, si je ne
branchais pas les ballons d’eau chaude et si je ne faisais pas la cuisine, les deux abonnements
(gaz et électricité, ndlr) me coûteraient déjà plus de 70 euros » explique-t-elle.
Alors, dans un logement rongé par l’humidité car ne voyant jamais le soleil, Fabienne tente de limiter la consommation de gaz. « A
l’automne comme au printemps, ou quand le froid et trop vif l’hiver – l’appartement est visiblement mal isolé – j’utilise quelques heures par jour mon poêle à pétrole ».
Comme ces millions de personnes visées par le rapport sur la précarité énergétique, Fabienne veut pourtant briser le mur de
l’hypocrisie : « Je ne suis pas seulement une précaire énergétique, je suis surtout une précaire de la vie. Le vrai problème pour moi, c’est le pouvoir d’achat, le chômage ».
André : « Leurs aides limitées, c’est pas ça qui va payer l’artisan »
André Rossi, lui, n’a pas le profil de la plus grande précarité. Cet employé d’une petite entreprise du bâtiment habite avec son
épouse et son fils dans un petit immeuble collectif des années soixante du long boulevard des Chartreux.
Pourtant, quand devant l’école où il vient attendre son enfant on lui parle de dépenses énergétiques dans son budget, il voit rouge
: « C’est quoi cette histoire de plan du gouvernement, il se foute de nous ou quoi. Ils veulent réduire nos dépenses en isolant les logements mais ils laissent filer les hausses de tarifs
».
Après avoir échangé deux mots avec des instituteurs (André est aussi un des représentants des parents d’élèves, ndlr), il revient à
la charge : « De toute façon, les dés sont pipés. On serait dans la précarité énergétique à partir de 10% du budget familial consacré à l’électricité et au gaz ? Mais pour certaines personnes que
je connais, ici même parmi les parents, consacrer 50 euros à de telles factures, c’est déjà énorme, voire impossible ».
Propriétaires de leur logement, André Rossi et sa compagne savent aussi que l’isolement de l’habitation, la rationalisation des
installations est déterminante. « Avant les années 70 et le choc pétrolier, la question de l’isolation n’était pas prioritaire. Encore moins ici, dans le Sud ». André a donc fait chiffrer, il y a
deux ou trois ans, la rénovation des fenêtres et le changement de la chaudière pour la remplacer éventuellement par une moins gourmande. « Au total, cela faisait plus de 7800 euros. Résultat :
impossible pour le couple d’y faire face. « Alors leurs aides limitées, c’est pas ça qui va payer l’artisan », lance-t-il, formel.
Enquête Pierre Moze
(1) Compte tenu de la situation de l’intéressée, le prénom a été changé à sa demande
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