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Article paru le 14 juin 2010 dans l'Humanité


 

Nice, 1860 Réunion, annexion ou rattachement à la France ?


Alors que Christian Estrosi, maire 
de Nice, utilise 
le 150e anniversaire du rattachement du comté de Nice à la France pour un hommage scandaleux à Napoléon III 
et au bonapartisme, retour sur une histoire toujours éclairante pour comprendre certains aspects 
de la politique niçoise.

Si Nice est aujourd’hui française, elle le doit à un accord secret passé à Plombières (Vosges) en juillet1858 entre l’empereur Napoléon III et Camille Cavour, ministre du roi de Piémont-Sardaigne, Victor-Emmanuel II. Ce dernier a des visées sur la Lombardie et la Vénétie, alors occupées par les Autrichiens, et rêve dans un premier temps de constituer un royaume de Haute-Italie. Napoléon le Petit, comme le surnommera Victor Hugo, s’inspirant de la politique italienne de son oncle, verrait bien, lui, des membres de la famille impériale régner sur le royaume des Deux-Siciles et au centre de la péninsule, tout en redonnant à la France sa frontière naturelle des Alpes. Le marché sera donc le suivant  : une aide militaire française pour se débarrasser de l’occupant, en échange de la Savoie et du comté de Nice.

Mais Napoléon III va trahir ce pacte militaro-géopolitique. Après la boucherie de Solferino (24 juin 1859), qui voit les troupes franco-piémontaises repousser l’armée autrichienne, « Badinguet » sauve les meubles de François-Joseph en lui accordant l’armistice (Villafranca, 11 juillet 1859), alors que l’empereur d’Autriche est toujours le maître de la Vénétie. En conséquence de quoi, le nouveau gouvernement d’Urbano Rattazzi refuse d’appliquer l’accord. C’est la consternation au sein de la bourgeoisie commerçante à Nice, qui a rompu ses amarres politiques avec le royaume du Piémont depuis qu’il a été mis fin au statut de port franc du bassin Lympia, en 1851.

Le retour aux affaires de Cavour, dès janvier 1860, va rebattre les cartes. L’habile ministre transalpin sait que la France sera une alliée indispensable de l’Italie, qu’il entreprend d’unifier. Mais il doit désormais composer avec une opinion publique antifrançaise et un Napoléon III qui voit d’un très mauvais œil l’organisation de plébiscites en Toscane et dans les duchés du Centre. Il va donc donner des gages à Napoléon en muselant « le diable rouge », Garibaldi, qui voulait, sans attendre, se lancer à l’assaut des États pontificaux. Puis il signe, en le rendant cette fois public, le traité de Turin – puis de Paris –, en mars 1860, stipulant dans son article I que « la réunion (sic) de Nice à la France sera effectuée sans nulle contrainte de la volonté des populations ». Les 15 et 16 avril suivants, la votation dans le comté de Nice tourne au plébiscite  : 27 743 « oui » au « rattachement », 160 « non » et 4 779 abstentions. Député de Nice à cette époque, Garibaldi trempera, peu avant sa mort, sa plume dans une plaie toujours ouverte  : « Les prêtres et quelques hommes vendus ou égarés ont conduit les foules ahuries à l’urne pour voter pour l’autocratie. L’annexion de Nice fut par conséquent un délit… »

Ce rattachement du comté (à l’exception de la région de Tende et du col de la Lombarde, au-dessus du village d’Isola, réservée aux chasses royales) coïncide avec le lancement d’une politique de grands travaux visant à créer les infrastructures de communication nécessaires au développement d’une saison touristique d’hiver. La Côte d’Azur – expression inventée par l’écrivain français Stéphen Liégeard – va alors attirer les têtes couronnées, de l’Atlantique à l’Oural. Les notables locaux vont comprendre tout le profit qu’ils pourront tirer de la seule richesse naturelle de ce petit paradis  : le soleil. Car, en 1860, le comté de Nice est une région pauvre. L’ajout de l’arrondissement de Grasse pour reconstituer le département des Alpes-Maritimes n’y change rien. Les deux tiers de la population active se consacrent à l’agriculture, et l’industrie, centrée sur l’agroalimentaire (huileries) et le bâtiment (carrières de calcaire), n’emploie que dix mille ouvriers, sur lesquels règne une sorte de paternalisme bon enfant facilité par le parlé « nissart ». Il en va cependant différemment à Grasse la provençale, où le souvenir de la lutte des républicains contre le coup d’État napoléonien du 2 décembre 1851 est vivace. Mais, de part et d’autre du fleuve Var, la bourgeoisie, pas encore ébranlée par les idées socialistes et anarchistes naissantes, se partage les pouvoirs. Jusqu’au milieu des années 1870, elle fera vibrer la fibre « nissarde » pour exprimer un mécontentement au gouvernement impérial qui promet beaucoup mais supprime, à Nice, son université et sa cour de justice.

Le premier rapport du préfet impérial Paulze d’Ivoy à son ministre de tutelle, daté de novembre 1860, montre d’ailleurs dans quel mépris les autorités tiennent ces nouveaux Français  : « Le moment n’est pas éloigné où le gouvernement reconnaîtra l’impérieuse nécessité d’y mettre (sic) une certaine fermeté avec la population composée en grande partie d’Italiens, de bavards et d’oisifs… » Il n’est donc pas étonnant qu’émerge de la mêlée politique, après les municipales de 1871 qui se déroulent dans un climat quasi insurrectionnel, un Alfred Borriglione, « progressiste modéré » qui s’impose comme le « patron » du département. Ancien séparatiste, il se présente aux Niçois comme le garant de la défense de leur identité. Mais, francophile, il assure Paris de la fidélité du comté à la France. Il est le prototype du politicien niçois qui continue de sévir, aussi opportuniste que la ratapignata (la chauve-souris) qui, sur son célèbre char de carnaval, s’exclamait  : « Je suis oiseau, voyez mes ailes, je suis souris, vivent les rats  ! »

Philippe Jérôme

« Napoléon le Petit » remis à l’honneur

À défaut de pouvoir, comme il le souhaitait, rapatrier les restes de Napoléon III, le maire de Nice, Christian Estrosi, pour ce 150e anniversaire, va « inaugurer » le 14 juin prochain un pont sur le Var qui porte déjà le nom de l’ex-empereur autoproclamé après son sanglant coup d’état de décembre 1851 et qui avait gagné le surnom de « Sire de Fiche-ton-camp » après le désastre de 1870. Quant à Éric Ciotti, député UMP et président du conseil général, il le considère comme le créateur en 1860 des Alpes-Maritimes, département fondé en réalité le 31 janvier 1793 par la Convention  ! Les braves républicains que voilà  !P. J.

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Tag(s) : #Histoire
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