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643 jours d’une lutte exemplaire

Article paru dans La Marseillaise du jeudi 6 janvier 2011

 

Usine Netcacao. photo archives ML THOMAS
Usine Netcacao. photo archives ML THOMAS

Malgré 40 millions d’euros d’actifs, Netcacao peine à trouver les 8 millions de trésorerie pour honorer un carnet de commande plein jusqu’en 2012. 6 ans après la victoire des salariés contre le géant Nestlé, le combat continue et reste un exemple pour les employés de Fralib qui voudraient « reprendre » la marque marseillaise l’Eléphant à Unilever qui veut fermer le site malgré sa rentabilité.


C’est le mercredi 12 mai 2004 que le couperet tombe pour les 427 salariés du site de Saint-Menet dans les quartiers Est de Marseille : le numéro un mondial de l’agroalimentaire annonce que l’usine de production de café et de chocolat fermera ses portes le 30 juin 2005. Une annonce qui ne surprend pas le secrétaire général d’alors du syndicat CGT Patrick Candela. « Lors d’une manifestation interprofessionnelle, j’avais eu des éléments venant des renseignements généraux sur une probable fermeture de l’usine en 2005, se souvient-il. Dès février 2004, je fais une adresse au personnel où j’explique que de lourdes menaces pèsent sur l’usine et que si le groupe s’engage dans un processus de fermeture, nous mènerions une lutte longue et difficile dont Nestlé ne sortirait pas grandi. Et j’annonce que, d’ores et déjà, l’usine est mise sous notre protection. »
Les menaces deviennent plus concrètes le samedi 8 mai lorsque le responsable syndical constate qu’on a commencé à vider les magasins de produits finis. Et après que « les cadres aient quitté l’usine pour 3 jours en conclave », l’annonce officielle intervient donc le 12 mai. Le maire de Marseille, Jean-Claude Gaudin (UMP), et le préfet de Région de l’époque, Christian Frémont, se déclarent extrêmement surpris. Lors de la première table ronde en préfecture, le 11 octobre 2004, Patrick Candela ne manquera d’ailleurs pas d’ironiser : « Monsieur Frémont, vous devez avoir des problèmes avec vos services puisque nous, ce sont les renseignements généraux qui nous ont appris la fermeture. »

Nullement effondrés, dès le 14 mai, les salariés sont dans la rue en Arles aux côtés des Lustucru dont l’usine est, elle aussi, alors menacée de fermeture. Une première initiative qui sera placée sous le sceau d’une intersyndicale réunissant la CGT et la CFE-CGC. Ce qui pourtant était loin d’aller de soi. « La CFE-CGC avait soutenu dans les années 2001-2002 un projet de productivité "planète" que nous dénoncions à la CGT. Il s’est traduit par 90 départs en préretraite et a constitué le début de la délocalisation », se souvient-il.

Trois semaines après l’annonce, un Groupement de défense de Nestlé et de l’emploi dans la Vallée de l’Huveaune voit le jour à l’initiative de Daniel Amiot (PCF). Il réunit une quarantaine d’associations, des CIQ, Emmaüs, Ballon Rouge, des sections du PCF et des sections syndicales, ainsi que le curé du quartier de Saint-Marcel. « Ce groupement a eu pour but de créer les conditions d’une intervention citoyenne pour protéger l’emploi et le site. »
De leur côté, les salariés entament une « guérilla tous azimuts ». « Le premier point de la stratégie syndicale était de ne pas rentrer dans la logique de la fermeture du site. » Les organisations syndicales refusent ainsi de signer l’accord de méthode. Dès lors, comme le prévoit le Code du Travail, l’expertise économique qui justifie la fermeture du site ne pourra pas être négociée de façon concomitante avec le plan de sauvegarde de l’emploi. Maître Elise Brant, avocate du comité central d’entreprise, n’aura ensuite de cesse de réclamer les éléments économiques justifiant la fermeture du site. Elle parviendra même à faire condamner plusieurs fois le géant de l’agroalimentaire.

Parallèlement, les salariés créent début 2005 l’association des anciens salariés de Nestlé qui commence à constituer des dossiers aux Prud’hommes pour dénoncer des licenciements abusifs. Le groupe sera condamné à l’automne 2010.
Le temps gagné par Elise Brant sur le terrain juridique, les salariés le mettent à profit pour construire leur projet alternatif. Car d’emblée, le syndicat CGT, « dans sa majorité », précise Patrick Candela, n’opte pas pour la stratégie « on veut rester dans le groupe Nestlé ». « Lars Olofsson alors directeur général Europe de Nestlé, aujourd’hui PDG de Carrefour, avait déjà annoncé la fermeture d’une vingtaine de sites en Europe. On a donc lutté pour garder l’usine et les outils. »
Dans l’élaboration de leur projet alternatif, les salariés travaillent avec des experts économiques du comité central d’entreprise, ainsi que les services économiques de la communauté d’agglomération d’Aubagne. Sur le plan politique, ils reçoivent le soutien « très fort et très rapide » du président de la Région Michel Vauzelle (PS), ainsi que ceux de Robert Bret, alors sénateur communiste, et du député des Bouches-du-Rhône Michel Vaxès (PCF).

Début 2005, les salariés se saisissent du débat national sur la constitution européenne, la « constitution Giscard ». Ils créent à l’usine un comité pour le « Non » d’autant qu’un article « peut permettre à des groupes de délocaliser plus facilement ». Un combat politique victorieux qui débouche sur le départ de Matignon de Jean-Pierre Raffarin et son remplacement par Dominique de Villepin. « Il lance à l’époque "les 100 jours pour l’emploi". On avait lancé une affiche rose "Nestlé tue l’emploi". On y rajoute : "De Villepin que fais-tu ?" » Le projet alternatif est quant à lui finalisé. Et c’est Marie-George Buffet, secrétaire nationale du PCF, qui le remet en main propre au Premier ministre en juillet 2005.

Même si les négociations sociales ne sont pas finies, Nestlé met en œuvre la fermeture de l’usine le 30 juin. Malgré le départ des cadres, les salariés organisent leurs vacations en 3 x 8 à l’usine et empêchent la disparition de leur outil de travail. Et le TGI de Marseille ordonne à Nestlé de faire reprendre la production le 5 juillet.
En septembre, Villepin charge le préfet Christian Frémont d’entamer la recherche d’un repreneur. Sur la quinzaine de repreneurs, Net Cacao est choisi pour reprendre l’activité chocolat du site. Une reprise qui devient effective en mars 2006.
« Il faut rester modestes. Les salariés de l’Union navale de Marseille ont obtenu un repreneur après le départ de Boluda. Mais c’est vrai que notre lutte ouvre des perspectives aux salariés de Fralib aujourd’hui : on a réussi à faire reculer le numéro un mondial de l’agroalimentaire », conclut Patrick Candela.


Témoignage Serge Payrau
Photos Marie-Laure Thomas

 

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Tag(s) : #Société
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