De la mi-octobre 2010 à la mi-janvier 2011 : le centre postal de distribution du 2e arrondissement de Marseille a vécu cent jours de grève, avec 100 % de grévistes, cadres compris. Cent jours d’espérance et de découragement, de grandes manifs sur La Canebière et d’abandons médiatiques, cent jours de lutte ininterrompue avec les collègues et parfois contre soi-même et sa famille, cent jours d’autisme de la direction : «On ne nous a laissé que 400 euros sur nos fiches de paye alors on tient maintenant grâce au Secours populaire pour la nourriture et à la solidarité financière pour le reste», affirme, le sourire amer mais avec une pointe de fierté, Francis Fournier, cadre responsable de la messagerie, depuis dix ans dans ce centre qui dessert les quartiers populaires du Panier et de la Joliette.
Un enjeu d’une énorme importance
À quelques semaines de la retraite, ce syndicaliste aurait pu sans rougir se dispenser de cette épuisante bagarre déclenchée pour un motif qui peut, a priori, paraître anodin : le recours à un intérimaire pour remplacer une jeune postière formée à la distribution du courrier et dont le CDD arrivait à expiration. Mais pour Francis Fournier et à l’évidence pour la cinquantaine de postiers de Marseille 02, l’enjeu est au contraire d’une énorme importance, tant pour les usagers que pour les fonctionnaires : « Le recours aux intérimaires dont la direction de La Poste tente de minimiser le nombre alors qu’ils sont plus de trois cents dans les Bouches-du-Rhône, est un très mauvais coup porté au métier de facteur et au service public. C’est ouvrir la brèche de la précarité dans la fonction publique», explique-t-il. Il ne cache pas la «motivation idéologique» qui a poussé à la grève ce communiste, entré dans la carrière à une époque où «aux PTT régnait encore l’état d’esprit de l’Aéropostale». Un état d’esprit de conquérant du quotidien au service de ses concitoyens que Francis Fournier, postier dans l’âme, a voulu retrouver dans ce centre de Marseille 02 en renonçant, suite à sa privatisation, à la gérance du restaurant d’entreprise, après vingt-deux ans de loyaux services. «Je ne regrette pas d’être revenu à mon métier de base surtout dans ce bureau très fortement syndicalisé et depuis longtemps très combatif», se réjouit-il. Il stigmatise l’attitude de la direction qui s’est refusée, dès le premier jour de la grève, à toute négociation : «Ce sont des Versaillais, ils veulent notre peau ou, plutôt, ils veulent nous voir repentants, nous passant la corde au cou, comme les bourgeois de Calais ! Tous les jours ils nous convoquent en audience devant huissier, pas pour évoquer nos revendications mais pour nous demander si nous avons bien réfléchi à ce que nous faisions !»
CDD et brèves missions d’intérim
Ces «Versaillais» ce sont pour Francis Fournier «les cadres supérieurs issus du secteur privé qui ont imposé des méthodes de management, créant une ambiance de travail pire qu’à France Télécom !». En cassant les PTT puis en séparant une à une toutes les structures de La Poste, ils ont, selon le syndicaliste, «brisé les postiers en introduisant une vraie souffrance chez nous», notamment chez des facteurs qui, comme Francis, sont «fils et frère de facteur». L’introduction progressive de la précarité par le recours d’abord aux courts CDD, puis de plus en plus aux brèves missions d’intérim heurte ainsi de front, comme à France Télécom, tous ces fonctionnaires attachés à un statut conquis de haute lutte. Un statut qui garantissait, pour eux la stabilité à défaut d’un haut salaire et pour les usagers, un service public de qualité. Qu’en sera-t-il pour la jeune génération ? «J’ai un fils de vingt-sept ans, diplômé supérieur qui galère, et une fille postière mais dans l’incertitude quant à son avenir professionnel», dit à ce propos notre quinquagénaire, les yeux dans le vague. On comprend pourquoi, alors que c’est bientôt la «quille», il s’est lancé avec autant de détermination dans cette guérilla sociale qui paraît sans fin.
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