Les retraités seront nombreux dans les cortèges, comme Gisèle et Pierrot : « Il y a encore
quelques années on parvenait à s’en sortir. Là c’est terminé. Nos économies se sont évanouies depuis longtemps. Et on arrive plus à payer ». Photo archives
MLT
Enseignants, retraités, salariés du secteur public
ou du secteur privé, ils n’en peuvent plus d’affronter sans espoir le désenchantement économique et social.
Devant le Crédit municipal de Marseille, autrement dit le Mont de piété ou Ma Tante, ils sont
déjà une trentaine à faire le pied de grue une bonne demi-heure avant l’ouverture. Il y a les inquiets, les désinvoltes, les révoltés, les désespérés. Chacune et chacun
est certes un cas à part, mais un cas révélateur d’un désespoir désormais vécu au quotidien. Ils ont les bras chargés de paquets, d’objets. Le regard lointain. Leurs
gestes sont lents ou nerveux. Ils regardent, sans les voir, les passants qui défilent. « Ils ne font pas même attention à nous. Certains détournent même les yeux. De
peur sans doute d’être contaminés par notre état. Car aujourd’hui la pauvreté version Sarkozy est devenue une maladie contagieuse. Honteuse aussi. C’est moi qui vous dit
ça. Un ex-électeur de Nicolas Sarkozy. Pas de risque que je récidive. D’ailleurs je n’existe plus. Pour personne. »
Alfredo hausse peu à peu le ton. Sans même trop s’en rendre compte. Et que les personnes qui l’entourent semblent approuver. Et elles se mêlent à la conversation.
Alfredo est en colère, mais ému. « Moi je n’en peux plus. Vous imaginez que je suis obligé de venir mettre en gage des objets afin de payer les fournitures qui vont me
permettre de travailler. Je suis artisan plombier. Mais entre les charges, les cotisations et les remboursements d’emprunts, je n’arrive plus à rien. Je travaille comme
un fou mais je n’y arrive plus. Aujourd’hui j’ai un petit chantier à Martigues. Mais comment y aller si je n’ai même pas de quoi payer le matériel et l’essence. Si ça
continue, je vais devenir clochard. Au moins je pourrai me contenter de regarder la vie plutôt que d’y participer. Et les banquiers, pourtant renfloués par Sarko, s’en
moquent. Ils ne veulent rien savoir. J’ai envie de tout casser. Oui de tout casser ! »
Gisèle et Pierrot approuvent. Ce couple de retraités est venu mettre en gage des babioles afin de boucler le mois et payer son gaz et son électricité. Pour la première
fois de leur longue vie commune ils ne s’en sortent plus avec leurs deux retraites. Gisèle était caissière dans un grand magasin de Montpellier et Dédé comptable dans
une société de transport. « Nous avons quitté Montpellier après notre départ en retraite. Nos enfants étaient sur Marseille. Et puis les loyers étaient abordables. Nous
venions de vendre notre petit appartement pour les aider à acheter un commerce. C’était il y a une vingtaine d’années. Maintenant c’est la folie. A ne pas y croire.
L’Euro, la hausse perpétuelle du cours de la vie, les retraites qui n’augmentent jamais en proportion de la hausse des prix, on y arrive plus. Il y a encore quelques
années on parvenait à s’en sortir. Là c’est terminé. Nos économies se sont évanouies depuis longtemps. Et on arrive plus à payer. Et pourtant on rogne sur tout. A
commencer par les repas. On mange très peu. Mais même comme ça c’est impossible. Et encore nous avons deux retraites. Nous avons des amis qui vont régulièrement aux
restos du cœur. Si ça continue on va être obligés d’y aller nous aussi. »
Un peu plus loin, dans le Var. A Toulon puis au Luc-en-Provence. Il y a Lucien, fonctionnaire à la poste, et Adrienne, enseignante dans le primaire. Adrienne qui n’en
peut plus de voir son pouvoir d’achat se dégrader au même rythme que ses conditions de travail. Et qui se prépare presque naturellement pour la grande journée d’action
du 23.
« Nous sommes en flux tendu, et même extrêmement tendu. Les enseignants absents ne sont pratiquement plus remplacés. Les enfants en pâtissent. Et nous aussi. Puisque
nous nous répartissons les classes sans maître. On ne peut plus avancer comme ça. Et ce n’est pas même la peine de demander quoi que ce soit, c’est toujours faute de
budget. Moi, je dirai plutôt faute de volonté politique. Avec cette menace constante sur nos salaires que le gouvernement brandit comme une arme anti-enseignants. Non
seulement notre pouvoir d’achat ne progresse plus, mais on vient nier notre droit de retrait ou notre droit de grève. Le tout dans un contexte scolaire de plus en plus
difficile avec des agressions verbales d’enfants et même de parents déboussolés par la crise. Notre démocratie fout le camp. »
Lucien parle lui de son statut de fonctionnaire. Remis en cause par le changement de statut de la poste. Et de la fin avérée de la notion de service public.
« Je ne sais même plus si je dois encore me dire fonctionnaire. La Poste est désormais une société comme une autre. Et je ne crois pas aux garanties promises par un
gouvernement qui semble avoir définitivement tiré un trait sur le service public. Dans mon bureau on ne peut pas ouvrir tous les guichets comme auparavant. Les files
d’attentes s’allongent de manière scandaleuse. Il faut voir la colère des usagers qui se sont pourtant prononcés contre le changement de statut lors de la consultation
nationale. Mais le gouvernement n’y prête aucune attention. C’est terrifiant. On a l’impression de dialoguer avec des murs, pas avec des hommes politiques. »
Reportage Salvatore Lombardo
Photo : Marie-Laure Thomas
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