Les retraites et les "montres dorées"
Il faut y être, il faut en être. Les manifestations qui, au cœur des vacances de Toussaint, scandent aujourd’hui les rues des grandes villes seront scrutées à la loupe. Le pouvoir prie à haute voix afin qu’elles soient suffisamment maigres pour lui laisser espérer la fin d’une partie qui lui coûte déjà si cher. Les éléments de langage concoctés par les communicants de l’Élysée sont prêts. Mais ils risquent de paraître dérisoires si un rebond de la mobilisation se confirme malgré les congés. Les premières indications parmi les cheminots ou les électriciens gaziers laissent supposer que la colère trouvera à nouveau le chemin des rues. C’est un des tremplins pour que la journée du 6 novembre soit impressionnante et pèse de tout son poids. Tant que le texte n’est pas promulgué par le président de la République, il n’a pas force de loi. Il ne faut donc rien lâcher.
Les «oligarchies bourgeoises s’appelaient sous la Révolution les “montres dorées”. J’ose dire qu’aujourd’hui les montres dorées ne sont plus à l’heure», écrivait Jean Jaurès. Nicolas Sarkozy semble lui aussi avoir perdu la maîtrise du temps. Et pas seulement parce qu’il propose une marche arrière sociale qui ramène à la première moitié du siècle dernier. Depuis le printemps, le pays est vent debout contre sa réforme des retraites ; la proportion d’opposants n’a cessé d’augmenter ; la droite ne parvient pas à ouvrir une autre séquence qui lui serait plus favorable. Avant les congés d’été, le président avait cru pouvoir annoncer un changement de gouvernement, convaincu que son passage en force serait une formalité.
Las, la bouteille du remaniement ouverte s’est éventée et le favori pour Matignon, Jean-Louis Borloo, s’est usé, de déclarations approximatives en proclamations de soutien à cette réforme honnie. Personne n’attend rien du ministre qui a laissé s’évaporer le Grenelle et qui va assumer un budget 2011 de casse des services publics et de sacrifices pour les familles modestes. D’ailleurs, la fonction a été réduite au rang de «collaborateur» de l’Élysée. Le chemin vers 2012 sera donc, quelle que soit l’issue du mouvement social, semé d’épines pour le candidat du Fouquet’s.
Le chef de l’État a cru gagner une course contre la montre en méprisant le temps de la négociation sociale puis en bâclant le débat parlementaire. Son refus d’entendre l’opinion a rabougri l’espace démocratique au droit de voter une fois tous les cinq ans – présidentielle et législatives dans le même paquet – tandis que le président dans l’intervalle pourrait imposer ce qu’il veut, au mépris de ses promesses de campagne. La souveraineté populaire qui fonde en permanence la République, ce n’est pas cela. Le contrat social qui unit un peuple ne peut s’y retrouver. Nicolas Sarkozy a finalement ôté sa légitimité à sa réforme. Elle en porte d’irrémédiables stigmates.
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