Contrairement aux arguments affichés par Matignon et l’Elysée, le contenu de la réforme va desservir l’emploi et la retraite des jeunes générations. Photo MLT
Du service public comme du privé, des dizaines de milliers salariés conscients que la
question des retraites porte en elle un vrai débat de fond : celui d’un choix de société
« J’irai, j’irai pas ? » Richard, fraîchement employé d’une grande surface, avec en poche ce
CDI après lequel il a si longtemps couru, a tourné sept fois sa langue dans sa bouche avant de prendre sa décision. La bonne, semble-t-il, puisqu’il était aux premiers
rangs sous sa banderole aux côtés de ses camarades. « Ce sont eux qui m’ont convaincu, parce qu’à 25 ans, on ne pense pas forcément, trop content d’avoir trouvé du
travail, à partir en retraite. Ils ont su trouver les mots justes. »
La vie de milliers de salariés en jeu
Il faut croire que de Marseille et de tout le département, « les Richard
» sont venus nombreux. Pour une grande et festive matinée de mobilisation. 120 000 personnes, c’est-à-dire près du double de la précédente journée de rejet de la réforme
des retraites, annonce-t-on du côté des syndicats. Et le fait est que la foule était étrangement compacte, les trottoirs impraticables ; l’asphalte de la chaussée
disparaissant sous les semelles de celles et de ceux, du service public comme du privé, qui ont tenu à donner, avant la période des congés, cet avertissement à Nicolas
Sarkozy, penché ailleurs sur l’avenir de l’équipe de France de football.
Alors que ses sujets portent dans la rue le rejet d’une société qui ne tient aucun compte de leurs désirs, de leurs souffrances. « Si les salariés ont aujourd’hui pris
la juste mesure de ce qu’impliquait le projet de loi, se réjouit Mireille Chessa, secrétaire générale de l’UD CGT, en revanche, je suis outrée du fait de l’organisation
d’états généraux pour le football, alors qu’il n’y a pas eu de réunion des partenaires sociaux pour débattre de ce qui concerne la vie de milliers de salariés. » Ce qui
faisait dire à Pierre, retraité cheminot qu’il manifestait « aujourd’hui contre cette réforme, mais aussi contre le retour de la monarchie. Et si je suis dans ce
cortège, c’est avant tout pour les autres ».
Très présente au cours de cette journée de mobilisation qui réunissait six organisations syndicales (CGT, CFDT, FSU, Unsa, Solidaires, CFTC) et les partis politiques de
gauche ainsi que de nombreuses associations, la filière portuaire.
L’escroquerie de la visite médicale
Dockers en tête et salariés du port autonome, aux côtés de ceux de la réparation navale. « Qui, quel médecin, aussi expérimenté soit-il, peut mesurer avec précision ce
qu’est l’usure d’un docker, s’interroge Alain. L’usure physique, mais aussi mentale lorsqu’au petit matin de l’embauche, son nom n’est pas dans la liste des élus ? » Ces
mêmes dockers qui seront en masse devant la Chambre de commerce dès aujourd’hui pour qu’enfin leur soit rendue justice pour les graves préjudices de santé causés par
l’exposition prolongée à l’amiante.
Et qui peut mesurer encore le degré de fatigue de ces salariés du bâtiment qui crachent de leurs poumons les mêmes résidus d’amiante que leurs camarades du port. Et
toutes sortes de poussières toxiques. Des salariés qui se battent pour que leur retraite soit à la mesure de ce qu’ils endurent. « Pas plus de cinquante-cinq ans »,
réclament ceux d’Eiffage, en lutte contre une direction sourde à toute revendication relative à la pénibilité de leur travail.
Un thème qui revient sur bien des lèvres. Sur celle des enseignants, très présents, malgré cette période d’examens, dans ce cortège. « Une mobilisation en forte
croissance, se réjouit Alain Barlatier (FSU). Et qui augure bien de ce qui attend le gouvernement à la rentrée. Un gouvernement méprisant les attentes de tous les
salariés et n’étant qu’à la seule écoute des desiderata du Medef. En tout état de cause, la retraite à 62 ans, ce n’est pas admissible, même pour des gens qui mènent des
carrières intellectuelles. »
Une mesure qui ne crée aucun emploi
Pas admissible non plus, l’allongement de la durée des cotisations. « Une mesure aussi cynique qu’inefficace, explique Bernard (Attac). Parce que c’est une mesure qui ne
crée aucun emploi supplémentaire puisque les salariés les plus âgés occuperont des postes qui auraient dû revenir aux jeunes qui entrent sur le marché du travail. »
Un véritable scandale, ont crié sur tous les tons les nombreux retraités conscients que les jeunes générations sont les grandes perdantes de ce marché de dupes. « Mais
la question des retraites, souligne encore Patrick Para, secrétaire général de la CFDT 13, a ceci d’emblématique qu’elle porte en elle le vrai débat de fond : celui de
la société que nous voulons. » Une société dont la solidarité est une valeur essentielle ou une société fondée sur d’uniques exigences marchandes, foulant aux pieds les
droits humains.
C’est ce cri qui a retenti dans les rues de Marseille et qu’il faudra bien que le gouvernement finisse par entendre.
Reportage Gérard Lanux
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