La presse écrite doit faire face à une mutation d’ampleur inégalée
Des kiosques qui ne reçoivent plus de magazines durant plusieurs semaines. Les journaux introuvables pendant plusieurs jours. Le mouvement social qui secoue la distribution symbolise une année d’évolutions difficiles pour la presse française. Il donne la mesure des limites des décisions prises lors des états généraux de la presse écrite. C’est que la mutation à laquelle doit faire face la presse est d’une ampleur inégalée, alors même qu’elle se prolonge : nouveaux médias, transformations des radios et des télévisions, entrée de géants de l’informatique et des télécommunications dans un domaine de l’information qu’ils envisagent plus comme une vitrine que comme le cœur de leur activité. Autant de facteurs qui, se conjuguant à la crise économique, ne pouvaient qu’avoir un impact puissant sur les journaux français et, dans une moindre mesure, sur les magazines.
Première manifestation du choc auquel doivent faire face les journaux, leur diffusion recule substantiellement, qu’il s’agisse des nationaux ou des régionaux. Libération perd 4,52%, alors que le Parisien/Aujourd’hui en France recule de 4,12%. Au cours des cinq dernières années le Monde a perdu 10,7% de ses acheteurs. Du côté des quotidiens locaux, le recul est général, à l’exception du Télégramme. Certains titres paraissent gravement atteints telle la Nouvelle République du Centre Ouest, avec une perte de 6,49%, ou encore Nord Éclair, 6,55%, Presse Océan, 6,55%. La baisse des recettes liées à la vente des journaux est d’autant plus redoutable pour les quotidiens que l’autre source de revenus, la publicité, est également très attaquée, plus conjoncturellement pour la publicité commerciale dépendante de l’activité économique. En revanche, pour les petites annonces, il s’agit d’une quasi-disparition liée à leur transfert sur Internet. Sur ce plan, les chiffres du premier semestre 2010 sont inégaux mais pas catastrophiques, avec une progression limitée de 2,4% pour les quotidiens nationaux et 2,6% pour les magazines, mais un recul de 4,3% pour la presse régionale. C’est oublier que, l’année précédente, les reculs des uns et des autres étaient impressionnants, soit respectivement 24,8%, 18,4%, 11,8%. Pour certains régionaux qui avaient fait le pari des gratuits d’annonces, la situation se complique de l’effondrement de ces derniers avec moins 18,9% en 2010, faisant suite à moins 32,2% en 2009.
Dans un tel contexte, les entreprises de presse sont ébranlées. Pour certaines, l’endettement devient insupportable avec des déficits qui perdurent. Deux quotidiens, l’un régional, l’autre national, la Nouvelle République du Centre Ouest et le Monde, ont dû, dans l’urgence, transformer leurs statuts garantissant leur indépendance depuis la Libération, pour rejoindre un groupe pour l’un (Centre France), réaliser une recapitalisation substantielle pour le second. Le cas du Monde fait davantage événement, par la place qu’il occupe dans le paysage français de la presse, sans compter une compétition entre investisseurs potentiels, trop belle occasion pour le président de la République d’interférer dans le système d’information.
Une fragilisation, plus ancienne, s’est traduite par le parachèvement de la concentration au sein du groupe Ebra, de la majeure partie des journaux de l’est de la France. La session des parts du groupe de l’Est républicain, au Crédit mutuel, permet à ce dernier d’accentuer et d’accélérer une stratégie qui devrait conduire à l’homogénéisation d’une partie des contenus des différents titres au travers d’une agence d’information intégrée, alors même que sur un modèle inusité nombre de fonctions opérationnelles des journaux, à commencer par les supports de leurs sites Internet, sont transférées à la banque elle-même, de même l’informatique, la gestion… L’absence de rentabilité de certains titres au sein de groupes peut conduire également à des sessions ou à des tentations de sessions, comme ce fut le cas pour Next Radio Télé pour la Tribune et Amaury pour le Parisien.
2010 devait être pour beaucoup d’éditeurs engagés dans la presse en ligne une année décisive pour tenter d’accéder à l’équilibre. Telle était en tout cas le sens de l’annonce de stratégies dites «freemium» associant contenus ouverts et gratuits avec des zones payantes, via des abonnements ou des formules de micropaiement. Force est de constater que beaucoup de chemin reste à faire, même si l’arrivée de tablettes, telle l’IPad d’Apple, a permis d’accélérer le développement de kiosques numériques mutualisés. Cependant les conditions ne sont pas encore réunies pour que les éditions électroniques viennent soutenir les journaux imprimés, même si l’exemple d’un milieu de purs players (1) permet d’imaginer à terme un renouveau du pluralisme de l’information sur ce support.
(1) Société dont l’activité fonctionne uniquement sur Internet.
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