« L’obsession de l’interpellation a pris le dessus sur la protection des enfants »
Humanité Quotidien
31 Octobre, 2012
Entretien avec Me Emmanuel Tordjman, un des deux avocats, avec Me Jean-Pierre Mignard, des familles de Zyed Benna, Bouna Traoré et Muhittin
Altun.
Le procès sur la mort de Zyed
et Bouna est-il devenu un procès symbolique des dérapages de la police dans les quartiers populaires ?
Emmanuel Tordjman. Les familles ont toujours refusé de condamner la police dans son entier. À l’origine, ce drame est né à la fin d’un match
de football de la décision de policiers de poursuivre des enfants qui rentraient chez eux pour rompre le jeûne du ramadan. L’obsession de l’interpellation
a pris le dessus sur la
protection. Les policiers auraient dû se souvenir d’une des premières règles inscrites dans le Code de déontologie de la police relative
à la protection et à la sécurité des biens et de
toutes les personnes.
Que comptez-vous faire si la Cour
de cassation valide le non-lieu ?
Emmanuel Tordjman. La Cour européenne des droits de l’homme sera saisie et nous travaillons
sur d’autres hypothèses.
Comment peut-on expliquer un
non-lieu ôtant toute responsabilité
aux policiers ?
Emmanuel Tordjman. Ce non-lieu, nous l’avons toujours contesté. Il ne se justifie pas en droit parce que le dossier renferme des éléments
qui, à notre sens, démontrent qu’il existe des charges qui auraient permis le renvoi des policiers devant le tribunal correctionnel. C’est au tribunal de décider leur responsabilité dans
cette affaire. La présomption d’innocence s’applique pour les policiers et nous y sommes très attachés. Mais, dans le dossier, il y avait des indices graves et concordants démontrant la
connaissance de certains policiers du danger,
avec de nombreux panneaux
de signalisation qui annonçaient que la centrale était très dangereuse et leur conscience de la présence des
enfants sur le site. Sauf qu’ils n’ont absolument rien fait pour leur porter assistance.
Y a-t-il des raisons politiques qui empêcheraient la tenue d’un procès ?
Emmanuel Tordjman. Il peut y avoir des raisons politiques… La motivation de ce non-lieu, assez lacunaire, reposait sur une interprétation
critiquable de la fameuse phrase : « S’ils rentrent sur le site, je ne donne pas cher de leur peau. » La chambre de l’instruction a décidé qu’il s’agissait d’une hypothèse et que le
dossier n’établissait pas une conscience précise du danger. Ce que nous avons toujours contesté. Mais, ne l’oublions pas, l’enquête menée grâce au travail minutieux de la police sous le
contrôle
de trois juges d’instruction avait justifié une décision de renvoi devant le tribunal correctionnel. Rappelons-nous, en effet, qu’initialement le procureur de la République
avait requis l’ouverture d’une information judiciaire sur la même base que celui que les parties civiles avaient visé dans leur plainte. Alors qu’un procès public pouvait enfin avoir
lieu, la nouvelle procureure de la République de Bobigny décidait de faire appel de l’ordonnance de renvoi. C’est en soi une décision judiciaire très exceptionnelle.
Mais c’était un
dossier qu’il fallait peut-être traiter différemment…
Sans émeutes, le procès aurait-il pris une autre tournure ?
Emmanuel Tordjman. Il est évident que, si le pouvoir politique ne s’était pas immiscé depuis le début dans ce dossier, les événements
auraient sans doute pris une autre tournure. On a menti au pouvoir politique de l’époque et au ministre de l’Intérieur qui a nié au début la course-poursuite et affirmé qu’il y avait eu
un cambriolage alors que c’est faux. Le dossier l’a établi de manière très nette : il n’y a eu aucune infraction commise par les enfants. Si on avait dans les premières heures de ce drame
désigné un juge d’instruction, on n’aurait peut-être pas assisté au développement d’une telle violence.
Pourquoi ?
Emmanuel Tordjman. Parce qu’on aurait permis aux familles d’avoir accès au dossier et donc de faire taire la rumeur. Les déclarations
officielles ont joué un rôle néfaste parce que les jeunes savaient ce qui s’était passé, et notamment que leurs amis avaient été poursuivis. Le jour où un juge d’instruction a été
désigné, les violences ont pris fin à Clichy-sous-Bois. Il y avait un besoin énorme
de transparence et de vérité.
La formation des policiers mériterait-elle d’être questionnée ?
Emmanuel Tordjman. Je pense qu’il faudrait recréer ce lien de confiance entre la population et la police. La considération et le respect
envers les habitants changeraient la donne. Peut-être avec des policiers plus expérimentés, avec plus de moyens et de police de proximité. La justice gagnerait à reconnaître le statut de
victime aux jeunes qui le sont. C’est un principe d’égalité qui me semble indispensable et qui permettrait
de ne pas faire naître un sentiment de justice à deux vitesses. Elle doit être
la même pour tout le monde, sur l’ensemble du territoire
de la République.
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Entretien réalisé par I. D.
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