La jungle ou l'humanité
Par Jean-Paul Piérot
Nicolas Sarkozy a-t-il pris la mesure du rejet dont sa politique fait l’objet dans le pays ? Á lire le communiqué de l’Élysée annonçant les trois changements de titulaires au sein de l’équipe gouvernementale, on pourrait évidemment en douter. Á moins que ce mini-ajustement dans le personnel d’exécution des oukases présidentiels ne s’apparente à une provocation méprisante à l’égard du peuple qui a bel et bien censuré sa politique économique et sociale. Á moins que le président ne soit tenté par la méthode du coup de force, de confrontation avec le monde du travail, pour faire passer, quoi qu’il en coûte, la contre-réforme des retraites, la mise à mal des services publics et la marchandisation de la protection sociale.
Les syndicats en revanche ont compris le message que leur adresse l’exécutif avec la nomination d’Éric Woerth au ministère du Travail, lequel a fourbi à Bercy ses premières armes de sabreur de postes. Ce message prondément antisocial, les centaines de milliers de manifestants hier dans toute la France n’ont pas mis longtemps à le décrypter. Trois jours après avoir sanctionné le gouvernement dans les urnes, ils sont descendus dans la rue, Aux élections régionales, il était décisif pour la suite de ne pas laisser au pouvoir la moindre opportunité de se prévaloir d’une raison de pavoiser, fût-ce la plus modeste. Ainsi étrillé par les électeurs, le gouvernement Sarkozy-Fillon est plus faible, plus isolé. La possibilité de limiter ses capacités de nuisance en est d’autant accrue.
Au lendemain du second tour, le quotidien la Tribune tirait les leçons du scrutin d’une phrase : « La défaite qui complique les réformes. » Entendez qui gène le président de la République dans la poursuite de son chantier de démolition, dont la pièce maîtresse est la remise en cause de la retraite à 60 ans et au droit pour tous les salariés de vivre dignement après avoir passé le relais aux nouvelles générations. Plus que d’une simple question sociale il s’agit là d’une affaire de civilisation et de conception de la vie en société : la jungle ou la résssite de chacun ne souffre pas du malheur des autres ou l’humanité. Dans la première, chacun doit financer son propre devenir par une part croissante de capitalisation, l’humanité, c’est au contraire la solidarité intergénérationelle, une répartition équitable des richesses qui concourt à la justice sociale. Les combats du mouvement ouvrier ont fait de ce vieux rêve des penseurs communistes au XIXe siècle un début de réalité au XXe, que les néolibéraux veulent détruire en ce début de troisième millénaire. La crise financière et les milliards d’euros et de dollars mobilisés par les États pour que le système bancaire continue comme avant ont ouvert les yeux sur les mensonges déversés à propos de l’impossibilité qu’il y aurait aujourd’hui à financer les retraites au motif que les femmes et les hommes vivent en moyenne plus longtemps que leurs grands-parents. Qu’il faille des réformes, nul ne le conteste, par exemple celle qui ferait cotiser le capital au même taux que le travail. Celle qui consiste à prendre en compte les années de formation dans le calcul des annuités pour éviter que dans le futur les salariés n’aient que le choix entre mourir au travail et devenir des retraités démunis.
Le pouvoir a beau se parer du masque de l’arrogance, ses moyens de résister à la riposte sociale sont affectés, l’abandon de la taxe carbone ne saurait suffire. L’heure est venue de passer à la reconquête sociale..
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