| Article paru dans La Marseillaise du mardi 14 juin 2011 | |
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L’élan de solidarité spontané en faveur des sinistrés s’est dilué dans la durée. Et c’est sur fond de discorde que se tiendront mercredi les cérémonies de commémoration du drame.
15 juin 2010. Après une journée de pluie, les eaux de ruissellement traversent le centre-ville de Draguignan pour rejoindre la
Nartuby. Il est environ 17h45. La rivière sort de son lit. Bientôt le secteur du pont de Lorgues est submergé. La zone industrielle également. Piétons et automobilistes sont pris au piège. En
ville, les systèmes de communication sont coupés. L’électricité aussi. La montée des eaux continue. La peur taraude la ville. Chacun craint pour ses proches. Le ballet des hélicoptères
commence.
Premier département militaire de France, le Var dispose de savoir-faire et de capacités opérationnelles qui limiteront le bilan
humain de la catastrophe. Il sera pourtant dramatique : 23 morts et 2 disparus sur l’ensemble de la Dracénie et de la basse vallée de l’Argens.
L’eau se retire le lendemain matin. Elle laisse un spectacle de désolation. L’émotion submerge les Dracénois. C’est le temps de la
sidération, de la solidarité et de l’unanimité. Des moments d’une singulière intensité. De ceux qui marquent durablement la vie d’une collectivité.
Mais qu’en reste-t-il un an après ? L’élan de solidarité spontané en faveur des populations sinistrées s’est dilué dans la durée. La
force avec laquelle il a été initialement magnifié n’a fait qu’attiser les frustrations. L’unanimité s’est dissipée. A Draguignan, elle n’est plus désormais qu’une fiction dont
l’instrumentalisation laisse de marbre nombre de ceux qui ont vécu le 15 juin 2010. La réalité de la Dracénie d’aujourd’hui est ailleurs. Elle est dans les problèmes que les acteurs du territoire
doivent résoudre pour fabriquer une culture du risque qui ne se résume pas à une formule incantatoire. Sinon expiatoire.
Un an après, beaucoup de communes préparent des cérémonies commémoratives. Mais aucune d’elle n’apparaît susceptible de rassembler à
l’échelle du bassin versant afin que la mise en scène des émotions forme le socle fondateur d’une communauté d’action. Par ricochet, cette profusion commémorative semble surtout indiquer que le
processus de reconstruction collective ne fera pas l’économie du choc des mémoires.
Illustration à Draguignan avec, d’un côté, la commémoration officielle organisée par la municipalité dracénoise autour d’un
rond-point sur lequel a été édifié un monument… tandis qu’à quelques kilomètres seulement l’Association de défense des sinistrés du 15 juin (ADS 15) fera simultanément un moment de recueillement.
Une situation témoignant du fossé de tensions qui n’a cessé de se creuser en une année, comme s’il était opportun de canaliser un débat dérangeant dans les certitudes installées des vieux
clivages institués.
L’ADS 15 réclame justice
Le président de l’ADS15, Khémissi Makabrou explique : « L’association n’a été ni consultée ni associée à la préparation des
commémorations officielles. Nous avons donc décidé d’organiser un moment de recueillement. C’est désolant mais chaque commune veut sa cérémonie, comme si chacun avait son sinistre. Même dans le
malheur les gens sont divisés alors que cet anniversaire aurait pu être l’occasion de rassembler tout le monde autour d’une volonté partagée : celle de faire émerger des stratégies locales
explicites dans le cadre d’un Programme d’action de prévention des inondations. Mais on attend toujours la communication du rapport d’analyse de la crue. Et pendant ce temps-là, on fait des
sculptures sur des ronds-points, on refait des stades à grand frais, mais rien ne se passe véritablement en matière d’aménagement de la rivière. «a me rend malade de voir ça. Vraiment, il y a un
truc qui ne colle pas. Après il ne faut pas s’étonner que des personnes refusent de voir le nom d’un de leur proche apparaître sur des monuments commémoratifs. »
Dans ce contexte, l’ADS 15 s’est réunie vendredi dernier en assemblée générale extraordinaire. A l’unanimité, elle a décidé
d’engager des actions devant la justice pénale et administrative afin que la recherche de la vérité judiciaire éclaire l’enchaînement des faits qui a participé de la
catastrophe.
Ces actions procèdent de la volonté d’initier un travail de déconstruction des processus collectifs qui ont accentué la
vulnérabilité des zones où le risque était identifié comme élevé avant le 15 juin. L’ADS15 estime que cette démarche est d’autant plus indispensable que la publicité des débats permettra de
fonder l’appropriation citoyenne des enjeux de la reconstruction.
En ce qui concerne Draguignan, nous avons sollicité fin mai par téléphone le service communication pour faire un bilan. Nous n’avons
toujours pas obtenu de réponse. On notera donc que la communication de la majorité municipale met en avant l’ampleur du travail de reconstruction effectué en une année. Matériellement, la tâche
accomplie est effectivement immense. Mais l’épisode orageux du 5 juin dernier est venu rappeler l’ampleur du chantier qui reste à faire en matière d’eaux de ruissellement comme d’aménagement de
la Nartuby et de ses affluents.
Dans un paysage institutionnel fragmenté, l’action des représentants de l’Etat central a été déterminante dans les premières
semaines après la catastrophe. Elle a impulsé la reconstitution rapide des infrastructures nécessaires au fonctionnement du territoire.
L’activité socio-économique a été plus longue à restaurer. Dans le secteur public, le délicat dossier de la fermeture du centre
pénitentiaire (gestion publique) s’est conclu par l’engagement de l’Etat à reconstruire un établissement pénitentiaire (gestion mixte) sur un terrain hors d’eau à Draguignan.
Au niveau du secteur privé, les dispositifs d’accompagnement ont majoritairement bien joué leur rôle en Dracénie. L’activité a le
plus souvent repris au rythme des travaux de réhabilitation. A quelques exceptions près, il semble que les inondations n’ont eu pour effet que de précipiter des modifications prévisibles dans le
paysage économique local. Mais la concentration des problèmes sur une période restreinte a marqué les esprits. Avec à la clef une résonance sociale amplifiée par des indemnisations de sinistre se
faisant parfois attendre. Conséquence, les ressentiments individuels et collectifs ont convergé vers la dénonciation des procédures d’assurance. Le phénomène mérite
l’attention.
En effet, il est facile de comprendre que les expertises entraînent des délais inexplicables aux personnes dans la peine et le
besoin. D’autant plus lorsqu’elles estiment qu’ils varient trop fortement selon les compagnies. Cette grogne légitime a par contre complètement éludé le débat sur le financement du fond
Catastrophe naturelle (dit Cat Nat), comme pour attester des effets déresponsabilisant de ce régime d’assurance. Pour un faible coût de cotisation, les assurés des zones les plus exposées au
risque ont en effet une forte probabilité d’être indemnisés. Conséquence, les ménages, tout comme les entreprises, ne sont guère incités à s’abstenir de construire en zone inondable ou à adapter
leur construction pour réduire les dommages. Mais lorsque surviennent, la même année, les inondations Xynthia et du Var, c’est les cotisations de l’ensemble de Français qui sont réévaluées pour
garantir la solvabilité du régime Cat Nat.
Renforcer la prévention du risque
D’où l’émergence d’interrogations sur l’articulation entre la solidarité nationale et la prévention du risque. Et on en arrive alors
à la question de la nécessaire responsabilisation des individus pour favoriser l’adhésion de la population aux mesures de prévention comme aux procédures de gestion de l’alerte et de la crise.
Une appropriation du risque qui faisait défaut avant le 15 juin 2010 en Dracénie. Est-ce mieux aujourd’hui ? Assurément oui dans la mesure où la mémoire du risque est encore prégnante. Encore
faut-il que l’action publique l’entretienne.
En décembre dernier, le préfet du Var a annoncé la mise en place d’un Programme d’action de prévention des inondations (PAPI) piloté
par le conseil général du Var. Un dispositif destiné à renforcer la protection du bassin versant par la production d’ouvrages ou encore la sédimentation sociale de la connaissance du risque. Les
modalités de financement ne sont pas encore connues. L’histoire du précédent Contrat de Rivière de la Nartuby rappelle pourtant douloureusement le caractère sensible de l’équation
budgétaire.
L’autre chantier engagé par le préfet est celui des Plans de prévention des risques inondation (PPRI). En septembre 2010, il a
prescrit la réalisation de PPRI dans les 13 communes varoises touchées par les inondations. Le communiqué préfectoral indiquait que ces communes devaient être dotées d’un PPRI dans les 18 mois.
Il en reste aujourd’hui 9. Et même si les niveaux de crues du 15 juin 2010 ne sont pas encore connus, on sent déjà que la mémoire des inondations ne suffit pas à épuiser les tensions entre
prévention du risque et enjeux économiques. Pas réellement étonnant dans une Dracénie longtemps persuadée que la croissance démographique était la panacée universelle aux maux territoriaux…
Quitte à favoriser une urbanisation non maîtrisée en conservant de vieux documents d’urbanisme. Un modèle de développement au fil de l’eau qui privatise les gains et mutualise les
pertes.
Analyse
Denis PERRIN
Photo Bruno ISOLDA
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