Histoire STO colonial témoignage
« Le froid, la faim, la misère, les humiliations, les souffrances de l’exil. »
« Ceux qui croient bien connaître l’histoire de la Deuxième Guerre mondiale seront étonnés d’apprendre la
participation de 20000 travailleurs ONS indochinois et de 15 000 soldats d’origine paysanne, mobilisés pour soutenir l’effort de guerre de la France en 1939-1940. (…) Personne ne s’en
souvient aujourd’hui (…). À la défaite de juin 1940, nous étions 20000 hommes jetés dans la tourmente de la débâcle, avant d’atterrir en Provence et en Midi-Pyrénées, où nous avons
bénéficié d’un climat plus clément. En 1939, j’avais vingt ans. Je fus l’un de leurs interprètes. J’ai partagé leur sort misérable : le froid, la faim, la misère, les humiliations, les
maltraitances, les souffrances de l’exil. Après la défaite de juin 1940, nous sommes restés coincés en France pendant dix ans. Le dernier convoi de rapatriement a eu lieu en 1951-1952. Sur ces
35000 Vietnamiens, travailleurs et soldats confondus, 10 % ont choisi de rester en France. C’est mon cas et celui de quelques autres présents dans la salle. Plus de 1000 hommes
sont morts ici, loin de leur terre, de leurs racines. Je rappelle qu’en 1938, avant la guerre, la France importait de l’Asie 600000 tonnes de riz, dont 80 % venaient du Vietnam. La
défaite de juin 1940, c’est aussi la perte de l’empire colonial français. (…) C’est alors que le gouvernement de Vichy prit l’initiative, en 1941, d’utiliser la main-d’œuvre indochinoise sur
place pour acclimater la riziculture en France. Aussitôt, la 25e compagnie de 225 travailleurs vietnamiens fut envoyée en Camargue pour la culture du riz, en pleine guerre. Ce furent
de bons paysans, des riziculteurs du Vietnam profond. Ainsi commence la véritable histoire du riz en Camargue. (…) Pour les semences, on était allés en acheter dans le Piémont en Italie. Ainsi
les paysans vietnamiens ont réitéré avec bonheur leurs gestes ancestraux et apporté avec succès leurs expériences traditionnelles dans les rizières de Camargue. La première récolte en septembre
1942 fut immédiatement un succès : 180 tonnes pour 50 hectares. En 1943, la production du riz atteignit 600 tonnes pour 230 hectares. En 1944, 2 200 tonnes pour
800 hectares. Cette manne miraculeuse a perduré jusqu’en 1960, date de la reprise du commerce du riz avec l’Asie du Sud-Est, où l’on fait trois récoltes d’excellente qualité par an. Sous
l’occupation, le riz valait son pesant d’or. On échangeait 1 kg de riz contre 50 kg de ciment. Beaucoup d’Arlésiens ont fait fortune avec quelques hectares. Jusqu’à aujourd’hui, lors du
festival annuel du riz en septembre à Arles, personne n’a songé à rendre hommage et justice à mes compagnons d’infortune pour leur apport inestimable à l’identité de la région camarguaise. (…)
Cette reconnaissance officielle est la moindre des choses. Elle honore le pays d’Arles et contribuera à maintenir l’amitié franco-vietnamienne. »
(*) Auteur en 1996 d’Itinéraire d’un petit mandarin. Éditions l’Harmattan.
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