le commandant sapeur–pompier Philippe Meresse, au dernier rang, 4 ème en partant de la droite, au
sein du bataillon au retour en Gare St Charles à Marseille. Photo MLT
De retour d’une mission de sauvetage de deux semaines
en Haïti avec le SDIS 13, le commandant sapeur–pompier Philippe Meresse fait le récit d’un cauchemar éveillé.
« J’ai vu des choses que je n’avais jamais vues ailleurs », raconte Philippe Meresse. Entente pour
la forêt méditerranéenne de Valabre, près de Gardanne, ce vendredi matin. Dans la salle de réunion investie pour l’occasion, l’ambiance est pleine de gravité. Lourde.
Solennelle.
Malgré sa retenue de professionnel, le commandant des sapeurs-pompiers Philippe Meresse – référent
national à l’Entente et formateur sur les questions de déblaiement et logistique de secours – est impuissant à désamorcer l’ampleur de ce qu’il a vu à Haïti. Son récit de 14
jours avec le SDIS 13, au sein d’une équipe de 60 hommes, est celui d’un cauchemar éveillé.
« On est très vite frappé par l’énorme contraste entre l’importance des besoins et le manque de moyens », précise le commandant, en soulignant l’incongrue mais nécessaire
répartition des forces en présence. « Pour un homme au combat, les américains en mettent 6 en logistique. Nous étions 33 hommes sur le terrain, sapeurs-pompiers, médecins et
infirmiers volontaires, pour 27 à l’arrière ».
"Cut or die"
Premier choc, à l’arrivée à l’ambassade, reconvertie en QG, devant « cette ex-demeure coloniale, d’une blancheur immaculée, entourée d’un jardin entretenu avec son drapeau
français qui se dresse sur son mât… et effondrée sur elle-même avec des corps encore à l’intérieur ».
Il faut néanmoins très vite s’adapter, faire avec les rations et ses 2 bouteilles d’eau quotidienne.
Plus qu’une condition d’hygiène, la toilette sera une condition nécessaire pour « évacuer la journée passée et retrouver une virginité avant la journée suivant », indique
Philippe. « Car l’air est poisseux, chargé de poussière et d’immondices, ça colle à la peau».
En tant qu’expert en déblaiement, Philippe témoigne de situations dramatiques avec une précision
de professionnel. Les images qui surgissent de son discours sont d’autant plus vivaces et insoutenables.
Dikini, est l’un des 4 hôpitaux retenus par la France pour dispatcher ses moyens. A l’arrivée des français, 350 blessés et leurs familles, 800 personnes au total, errent «
hagards », autour de l’hôpital vide de moyens et de personnel hormis le directeur et deux chirurgiens américains.
Ici comme ailleurs à Port au Prince, l’aide internationale est amenée à faire des choix drastiques.
Il y a les plaies mangées par les vers et les plaies qui commencent à suppurer. « On soigne en priorité ces dernières… car les vers sont paradoxalement signes de plaies plus
saines », explique Philippe. Il y encore les nombreuses victimes du crush syndrome, syndrome d’écrasement, traitées quasi systématiquement selon le mode cut or die, « on ampute
et après on voit », pour éviter que les toxines relâchées par l’allégement de la pression sur les membres ne se diffusent dans tout le corps. Très souvent, on fait avec les
moyens du bord : scie à métaux, pinces... « Je ne pars jamais sans un petit kit de bricolage. Un médecin m’a demandé de lui prêter ma pince et des clips (attaches). Il ne m’a
avoué qu’après qu’il s’en était servi pour amputer des doigts et faire des garrots, et que cela lui avait permis de le faire bien ».
Médecine de guerre
Le système D a conduit Philippe à assister à des scènes qui, vues d’ici, paraissent proprement incroyables : faute d’anesthésiants en quantité suffisante, il a fallu préparer
des mixtures « semblables à des drogues. Il y avait des gens qui se mettaient à rire et à chanter alors qu’ils subissaient les pires opérations. D’autres qui arrivaient en
marchant malgré un bassin fracturé ».
Le colonel Bardo, venu partager l’entrevue, acquiesce : « Il s’agit de médecine et de scènes de
guerre, avec des phénomènes qu’on a pu observer en Albanie et au Kosovo ». Pillages compris. A un moment, la voiture qui emmenait Philippe a fendu un groupe de pilleurs qui
s’entretuaient pour une télévision tout juste sortie d’une maison. « Comment peut-on se battre pour une télévision dans un pays qui n’a plus l’électricité ? »
s’interroge-t-il.
Mais ce qui l’a le plus marqué, c’est le moment où il a dû annoncer au père d’un enfant d’un an et
demie, amputé d’un bras, qu’il n’y aurait pas de place pour lui dans l’avion qui rapatriait son fils dans un hôpital à 120 km de là. « Moi, père d’un enfant de deux ans, je me
suis mis à sa place, sans rien, sans voiture ni téléphone, sans être sûr de revoir mon enfant… j’étais incapable de lui dire. Heureusement on a fini par lui trouver une place
».
Le retour au quotidien
Le retour en France, à la vie normale, est certes éprouvant, « déstructurant » mais l’expérience reste riche . « Il y a beaucoup d'enseignements à en tirer. Nous nous
sommes aperçus que nous, les français, étions les seuls à utiliser notre système de marquage des immeubles visités. Il était
incompréhensible pour les autres. Nous l’avons remplacé par le code international ». Il y a aussi des raisons d’être fiers. « Sur les secours à la victime, nous envoyons
directement un médecin là où les américains envoient leurs paramedics (infirmiers). Quand nous transportons une victime, elle est déjà stabilisée ».
Il en faudra tout de même encore beaucoup, des moyens et des hommes, pour qu’Haïti puisse panser ses plaies.
JEREMY NOE
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