Article paru le 18 juin 2010 DANS l'Humanité
Tribune & idées
De Gaulle est habité très jeune par « une certaine idée de la France »
« Nous sommes la France. » Ce sont les mots de l’homme du 18 juin au juriste René Cassin à Londres, d’où il a lancé son appel. Celui qui a dit « non » avait choisi la rébellion au nom d’une certaine idée de la France.
Quelle sorte d’inspiration peut conduire un homme seul à parler au nom de la France ? Jeanne d’Arc avait ses voix. Quelles étaient celles de Charles de Gaulle ? La comparaison entre les deux figures n’est pas raison mais fait partie de l’histoire et du mythe. L’intéressé lui-même s’en amusera : « Roosevelt pensait que je me prenais pour Jeanne d’Arc. Il avait tort, je me prenais simplement pour le général de Gaulle. » Sa voix est intérieure, sans doute, devant ce qu’il appellera dans ses Mémoires de guerre « le vide effrayant du renoncement général ».
Le 17 juin 1940, la France est battue, le gouvernement dirigé par Paul Reynaud qui a laissé la place au maréchal Pétain s’est réfugié à Bordeaux. Quand il prend un avion pour Londres avec son aide de camp, le lieutenant Geoffroy de Courcel, Charles de Gaulle part pour une entreprise qu’on mesure mal aujourd’hui. Il est facile, après coup, de saluer son choix. Y compris de la part de ceux qui sont incapables aujourd’hui de résister aux banques et aux marchés financiers. Mais à l’époque, en pleine débâcle, qui peut savoir ce qui va se passer ? Pétain, encore auréolé de la gloire que lui a valu son rôle lors de la Première Guerre mondiale, Pétain, le vainqueur de Verdun, si l’on veut bien oublier les dizaines de milliers de morts de l’une des plus terribles batailles de l’histoire, apparaît alors à des millions de Français comme un bouclier. De Gaulle est seul et choisit de se rendre dans une capitale étrangère, encore alliée certes, mais comment quand la France a capitulé ? Il a toutefois rencontré Churchill à deux reprises. Le 9 juin, il tente en vain de convaincre le premier ministre britannique de renvoyer en France le corps expéditionnaire rescapé du désastre de Dunkerque et d’engager en France la Royal Air Force. Le 16 juin, il appuie auprès de Churchill un projet d’union des peuples français et anglais, ratifié du reste par le cabinet britannique. De retour à Bordeaux le soir même, il sait que la partie est jouée. La démission de Paul Reynaud, qui l’avait appelé une dizaine de jours avant seulement au gouvernement, au modeste poste de secrétaire d’État à la guerre, est actée. Il repart le lendemain et s’attache aussitôt à convaincre Churchill de le laisser parler à la radio. Ce dernier devra ferrailler avec son entourage qui y est hostile avant de donner son accord. Le 18 juin, à 20 heures environ, le général de Gaulle lance son appel à la BBC. Peu l’entendront, il le renouvellera le lendemain, puis les jours suivants, l’enregistrement du 22 juin étant le premier qui ait été conservé.
Il faut voir le texte manuscrit du message qu’il dira pourtant d’une traite, sans le lire. Une écriture fine, penchée comme dans une course en avant, portant de multiples ratures, non par hésitation semble-t-il, mais pour trouver les mots les plus justes, les plus forts. De Gaulle, lorsqu’il enseignait les cadres militaires dans les années 1920, avait cette formule : « Les victoires sont morales. » Et ses mots sont comme des lames. « Cette guerre n’est pas tranchée par la bataille de France. Cette guerre est mondiale (…). Quoi qu’il arrive, la flamme de la résistance française ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas. » Et il invite, immédiatement, les officiers et soldats français, les ingénieurs, les ouvriers spécialisés des industries d’armement à le rejoindre.
Ce pourrait être le discours d’un illuminé, ce dont certains seront d’ailleurs convaincus. Mais de Gaulle n’est pas un jeune exalté. Il va avoir cinquante ans. Dans les semaines qui ont précédé, il est l’un des rares chefs militaires français à mener avec une division blindée une contre-offensive qui durera une quinzaine de jours, de Montcornet à Abbeville. Une division blindée, car de Gaulle a vu clair, plus tôt que l’état-major qui ne veut croire qu’en sa ligne Maginot, sur ce que serait la guerre moderne. Dès 1933, dans Vers l’armée de métier, il préconise la création d’un corps de chars, avec des équipages d’élite, très mobile, offensif, en plus des effectifs de la mobilisation. Du côté nazi, c’est le général Guderian qui retiendra la leçon, avec ses panzers, et Hitler, lui, a lu de Gaulle qui a lui-même lu Mein Kampf. Il sait, et il l’écrit à sa mère en 1936, que Hitler veut écraser la France. De Gaulle est aussi une forte tête. Blessé à trois reprises, fait prisonnier à Verdun en défendant le fort de Douaumont, il tentera cinq fois de s’évader. Enfant encore, il met en scène des batailles où il se donne le beau rôle, définit des stratégies. D’autres auraient suivi d’autres voies et beaucoup l’ont fait. Charles de Gaulle est né dans une famille catholique, élevé chez les jésuites. Ses lectures le portent vers Péguy, ses inclinations et son éducation iraient plutôt vers Maurras ou Barrès mais, comme son père, il défend Dreyfus. Il lit aussi Chateaubriand, qui ne le lui cédait en rien quant à la haute estime de son rôle : « Napoléon en avait fini avec les rois de l’Europe, il n’en avait pas fini avec moi. » De Gaulle dira s’être fait, très jeune une « certaine idée de la France ». Pour lui, si les foules sont « moutonnières » comme il l’écrit à sa femme en 1940, bien avant de grommeler que les Français sont « des veaux », « les peuples ne meurent jamais », mais « les valeurs matérielles et morales n’existent qu’en vertu de celles des chefs ». Et c’est, paradoxalement, ce sentiment de la tradition et d’une continuité dans l’histoire qui va le conduire à la rébellion. Au magistrat René Cassin qui l’a rejoint à Londres et qui lui dit en substance « nous sommes l’armée française », il rétorque, non, « nous sommes la France ». On discutera longtemps encore de l’action ultérieure du général de Gaulle, de ses rapports avec les communistes et la résistance intérieure, mais on peut lire ces paroles de Churchill sur l’homme du 18 juin : « Il était là, réfugié, exilé, condamné à mort, dépendant des votes du gouvernement britannique et de celui des États-Unis. Les Allemands avaient conquis sa patrie. Il n’avait pas un coin de terre ou poser le pied. N’importe, il bravait le monde entier. »
Maurice Ulrich
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