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L’accueil des enfants a un coût mais pas de prix

08-04-2010

 

Article paru dans La Marseillaise du jeudi 8 avril 2010

Dans le hall de la crèche de laTourtelle à Aubagne, poupées et poupons s’entassent dans un parc en bois. Voilà à quoi pourraient ressembler les crèches de demain si le projet de Nadine Morano était adopté. Et cela, le personnel de la crèche ne veut pas en entendre parler : « Ici, on n’est pas fatalistes mais plutôt résistantes ». Photo RT
Dans le hall de la crèche de la Tourtelle à Aubagne, poupées et poupons s’entassent dans un parc en bois. Voilà à quoi pourraient ressembler les crèches de demain si le projet de Nadine Morano était adopté. Et cela, le personnel de la crèche ne veut pas en entendre parler : « Ici, on n’est pas fatalistes mais plutôt résistantes ». Photo RT

Crèches municipales à Aubagne, parentale ou interentreprises à Marseille : partout, les professionnels de la petite enfance s’inquiètent du décret en préparation. Quand le quantitatif l’emporte sur le qualitatif, tout le monde peut y perdre : enfants, parents et employés.


Dans le hall, un parc en bois ou s’entassent poupées et poupons, symbolise ce que deviendrait une crèche si le projet de décret de Nadine Morano aboutissait. Au mur, un dessin affirme « pas de bébé à la consigne ». Au côté du parc, c’est l’immense sourire de Marielle Jouve qui attire ensuite l’attention. La dame est directrice de la crèche de la Tourtelle, en périphérie d’Aubagne. Dans cette ville communiste, le pari d’une politique de la petite enfance n’est pas un vain mot. Côté employé tout d’abord. Tout le personnel est diplômé, jusqu’aux agents polyvalents, et tous bénéficient de formations régulières. Ici, les directrices sont déchargées des heures d’encadrement des enfants, n’ont pas d’inscription à gérer en direct, ni la facturation. Tout se fait de manière centralisée pour que cette directrice puisse se concentrer sur son métier : « le relationnel avec les parents » explique Laurence Haik, coordinatrice multi-accueil. Cerise sur le gâteau, la ville a même mis en place une équipe relais de huit agents – cinq auxiliaires et trois CAP – afin d’assurer les remplacements nécessaires en cas de maladie et d’apporter un renfort quand une structure accueille un enfant handicapé. « Le but n’est pas de le coller dans un coin en veillant à ce qu’il ne se fasse pas mal, mais bien qu’il participe pleinement à la collectivité. Cela suppose des groupes plus petits et donc du personnel en plus », développe Marielle Jouve.
Car l’enfant est évidemment au centre. La crèche de laTourtelle inaugurée en octobre dernier, de petite taille – quarante places – comme toutes les structures sur Aubagne. Elle a été conçue pour permettre la circulation d’une pièce à l’autre, car le système fonctionne par activités et non par classe d’âge. Mais cela nécessite du personnel. Dans une pièce en retrait, deux enfants dorment encore, et ne seront pas réveillés. Mais cela aussi suppose une personne disponible. Bibliobus, les ateliers jardinage... « Nous profitons de toutes les compétences des services municipaux pour organiser des activités riches et variées », liste encore Marielle Latour. Forcément, l’encadrement est encore prépondérant. Sans oublier l’accueil et le départ. « Nous prenons le temps de discuter, pour savoir comment s’est passée la nuit, raconter le détail de la journée… Ce sont des moments cruciaux pour que l’enfant se sente bien dans la crèche. Et si le personnel doit baisser, cet accueil ne pourrait plus être assuré dans les mêmes conditions », poursuit encore la directrice.


Si l’enfant est au centre, la famille ne l’est pas moins. Tout est fait pour coller au plus près des besoins des parents. De l’amplitude horaire pour amener son petit, aux contrats proposés. « Si le besoin ne concerne que le matin, il n’y a aucune raison d’imposer une garde à la journée », développe encore la directrice. Idem pour l’après-midi ou le nombre de jour par semaine. La logique n’est pas au remplissage rentable, même si la directrice devra ensuite jongler pour que des places ne soient pas « gaspillées ». C’est ainsi qu’en 2009, les 205 places d’Aubagne ont permis d’accueillir 360 enfants.
C’est tout ce système qui risque d’être mis à mal par le projet de décret. « C’est dommage. Pas pour nous car s’il faut mettre vingt gamins dans une pièce et les surveiller, on sait le faire » commente Marielle Jouve. « Il s’agit quand même des citoyens de demain et si on n’arrive pas à leur proposer quelque chose de qualitatif au début de leur vie… C’est vraiment dommage », complète Laurence Naïk. Si ces professionnelles ne sont pas inquiètes, elles restent vigilantes et pour reprendre leur propre formule, « ici, on n’est pas fatalistes mais plutôt résistantes ». Le combat va cependant être compliqué car ce décret n’est qu’un élément dans le projet plus vaste de mettre la petite enfance dans la directive service, « c’est à dire de le soumettre à la concurrence ». Autre épée de Damoclès, l’éventuelle réforme des collectivités locales qui pourrait placer Aubagne dans le giron du Grand Marseille. Affirmer la nécessité d’un service public de qualité deviendra alors de plus en plus difficile.
A Marseille, la critique du futur décret est plus facile dans les structures non municipales. « Je ne pense pas qu’il y ait une volonté de retour en arrière car l’évolution des systèmes d’accueil de la petite enfance a été bénéfique pour tout le monde. Il s’agit juste d’affirmer que l’on va créer des places, de donner un chiffre sans dire à quel prix. Mais tout ceci ne se mesure pas en terme de résultat et d’efficacité. Deux notions sur lesquelles nous ne sommes absolument pas ». Raouf Semmoune est directeur de la crèche parentale La Patate, en plein cœur du quartier d’Euroméditerranée à Marseille. Pour sa petite structure de 20 places, la PMI a estimé que 3,2 équivalents temps plein étaient suffisants. Or, les effectifs montent à cinq personnes en jonglant avec les contrats aidés. Sans oublier la présence des parents qui s’effectue par roulement. « C’est basique. Pour nourrir des enfants, assurer des ateliers et des animations, il faut des gens. Pour respecter le rythme de l’enfant, ne pas être dans la surstimulation et être vigilant à son développement physique et moteur, aussi » lâche le jeune homme volontiers synthétique. « L’accueil des enfants et des familles et non le simple gardiennage, cela n’a pas de prix mais un coût, oui. Alors certes, il faut répondre à la demande sociétale de places en crèche. Mais en créant des lieux, pas en poussant les murs, pas à l’encontre des objectifs pédagogiques basiques d’écoute et d’observation de l’enfant ». Quant au niveau de diplôme de l’encadrement revu à la baisse dans le projet de décret, Raouf Semmoune le balaye d’un revers de main. « Si des diplômes existent, c’est pour la qualité qu’ils apportent. Considérer que n’importe qui peut le faire en dit long sur la conception de ce gouvernement… »

« Augmenter le nombre d’enfants par adulte permettrait de répondre
à la demande. Mais la qualité pourra-t-elle être maintenue ? »



A quelques rues de là, toujours dans le quartier d’Euroméditerranée, au pied d’un des nouveaux immeubles d’habitation et à deux pas des tours de bureaux se trouve Cap Canaille, une crèche interentreprises. Si les statuts sont différents, les obligations sont identiques aux autres crèches pour bénéficier des financements de la Caisse nationale des allocations familiales. « Nous avons un peu le sentiment d’un retour en arrière », apprécie la directrice Laurence Mathieu, « Il y a eu une bonne professionnalisation du milieu. L’accueil de la petite enfance ne relève plus du simple gardiennage. C’est un lieu de réflexion, de prévention, d’accompagnement… Autant de points sur lesquels on craint de revenir en arrière avec ce projet de décret ».

Pourtant la directrice comprend l’enjeu : « Il y a un réel besoin d’autant que l’importante demande des parents va de manière privilégiée sur les structures collectives. Augmenter le nombre d’enfants par adulte permettrait de répondre rapidement à cette demande. Mais en tant que professionnels, notre question est de savoir si la qualité pourra être maintenue ».
Une inquiétude qui, selon cette directrice, est largement partagée par les douze personnes qui composent le personnel de cette structure de quarante places. « Les acteurs de terrain sont très inquiets. C’est en effet un travail qui demande beaucoup d’investissement personnel. Dès lors, elles veulent faire ce pour quoi elles ont été formées avec les valeurs et l’éthique qui sont les leurs… » Dans cette structure qui n’a pas fait grève pour signifier une opposition au projet de décret, les parents ne manifestent pas de position tranchée. « Ils nous demandent notre avis mais je ne suis pas sûre qu’ils mesurent ce qui est en train de se passer. De l’extérieur, notre métier est associé au ludique de l’enfance et il est assez difficile de s’en faire une idée précise quand on est pas dedans ».

Reportage
Angélique Schaller

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Tag(s) : #Société
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